Mon nom est personne

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Il y a aujourd’hui un beau spectacle. Celui de la peur bleue de n’être personne. Là est tout l’amusant paradoxe : à être ou ne pas être, le jeu est d’être le second en lui donnant le nom du premier. Or, le monde étant régulièrement assimilé à une scène de théâtre, pour continuer sur les savantes paroles d’un barbu léger, le rapport social est bien le lieu de prédilection où observer ce spectacle de tous les instants.

Face au risque constant de mauvaise réputation, éviction de l’arène de la mondanité, crucifixion sans gloire post-mortem, l’image ornée, le masque, semble être de mise. Image de soi fondée sur une image d’Epinal, l’enjeu est de se fixer. Mais une fixation voulue, et donc pleine du délice de choisir : quelle image ? quel type ? Alors seulement le rapport social peut-il être conditionné par ces Mesdames et ces Messieurs qui s’assimilent à leur catégorie respective (reine, roi, cavalier, tour, fou… ah non ! pas lui !). Le spectacle offert aux nonchalants est vertigineux : chacun adopte un masque pour fuir le mariage forcé avec la foule, avant de rejoindre cette dernière in extremis dans un mariage d’amour. D’aucuns appelleront cela, par malice, un mariage pour tous.

Le drame, quoique relatif, arrive quand l’image fonde, médiatise et définit le rapport social en profondeur. Ainsi, avoir la mauvaise réputation d’être un marginal ou de se chercher encore reviendrait à être pointé du doigt en tant que rejeté des troupes, Assurancetourix de la farce quotidienne. Le spectacle continue toutefois, plus loin encore, et montre la quête effrénée de la situation, autrement dit l’aboutissement (et donc l’arrêt). Musil, dans le récit de sa quête de ne plus être pour mieux être, résumait ainsi cet aspect : « le poème non-écrit de la vie s’opposait à l’homme copie, à l’homme réalité, à l’homme caractère ».

Etre réalité, incarner un caractère, être sérieux… Tous les artifices sont bons pour se fixer, devenir, autrement dit le grand enjeu contemporain. Nul étonnement à avoir face à ce constat dans le cadre d’une civilisation où l’existence et le monde sont pris comme ensembles de données définitives. Et pourtant, ironiquement, le masque le plus en vogue est celui de la jeunesse éternelle, jeunesse à laquelle sont pourtant habituellement assimilées les idées de nouveauté, d’essai (et non de fin). Il faut donc du fond de teint, des baumes anti-fatigue, de l’auto-bronzant ou tout ce qui peut lisser la peau du visage, effacer son vécu : le rendre vierge de vie, l’inexister.

Etre sérieux est également un programme intense. Il faut par exemple, aujourd’hui, être pour la liberté d’expression, mais celle validée par les autorités politiques, gage de sérieux. Alors pourra-t-on être reconnu par ses pairs sur la scène mondaine comme défenseur des causes justes, le combat étant rudement mené par les soldats de la liberté et de la paix à coups de hashtags, aussi parfois appelés « gazouillis » (sans doute pour leur mélodie). Mais comment en vouloir à ces drôles d’oiseaux d’avoir oublié comment réfléchir ? D’abord a-t-il fallu nous retirer nos dents de sagesse, puis la télévision nous a appris que la pensée juste était celle « sans transition »…

Bref, malheur à celui qui s’essaierait à penser, il ne pourrait alors plus, en cas de succès, devenir quelc…qu’un.



G.L.

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