Luttons contre le romantisme vulgaire

« Plus l’homme cultive les arts, moins il bande ». C’est Baudelaire qui l’a dit. Alors, bien résolu à ne pas expérimenter le fait de bander moins, je laisse provisoirement tomber Baudelaire au pied de mon lit, bouffe une connerie qui trainait depuis une semaine dans le frigo, me brosse les  dents et pars faire un tour en ville. De bien belles perspectives s’offrent à moi en ce tiède vendredi soir du mois de juin. L’esprit des vacances d’été n’est pas encore tout à fait installé sous les jupes parisiennes, mais un parfum de galipettes et de disponibilité se fait sentir dans toutes les rues.

Le Marais ? Un petit bar du 5ÈME ? Une soirée proposée in extremis par une connaissance du boulot ? Je renifle, pour l’emphase, histoire de rendre grave ce moment et décisif ce choix tout à fait anodin, puis, j’opte pour la première solution. De toute façon, si des mecs commencent à me mater – ce qui m’arrive souvent – Bastille n’est pas loin, et ça bouge bien dans ces rues-là.

Un bar donc. 21h19. Je décide de la jouer solo, petite veste en cuir et barbiche bien taillée, cheveux impeccablement plaqués sur le côté gauche. Un coude sur le comptoir, je jette des coups d’œil factices à mon téléphone, histoire de ne pas paraître trop seul. Je commence à me faire chier en fait. Je deviens un élément du décor, mi-homme, mi-comptoir et re-mi-homme derrière. Quand soudain…

Ça y est, l’inconnue solitaire prend la pose à ma droite. Dommage, c’est mon moins bon profil. Mais je tente tout de même une approche subtile. Il faut être rapide et précis. Cela fait deux longues minutes qu’elle est là et elle n’a toujours rien commandé, je passe donc à l’action : « Vous prenez quoi ? C’est pour moi ». Je me demande ce à quoi j’aurai droit ce soir ; une discussion et basta ? Une discussion et un lit ? Une discussion et un lit et une aventure ? Que dalle ?

Temporisons un peu. Cela fait cinq minutes qu’on parle. Je m’en sors bien, voire très bien. On continue de parler un moment. On sait à peu près tous les deux comment tout cela va se terminer.

Les minutes passent, le courant aussi. Elle s’absente deux minutes, probablement pour aller pisser et se recoiffer ; j’en profite pour payer les deux mojitos. Elle tarde un peu. Je décide de l’attendre dehors, histoire qu’elle me perde de vue une minute, histoire qu’elle s’imagine que me suis barré, histoire de la déstabiliser un peu. Ouf ! je l’ai attendue dehors. On rentre chez elle.

00h27. On a chopé le dernier métro. Puis, un vieil immeuble haussmannien du XVIème. On monte les marches à la hâte. A peine passée la porte, elle me flanque une bonne grosse fessée. Un peu surpris, je fais comme si de rien n’était. On n’a rien vu. Jusque là tout va bien. Je suis bien. Elle jette son sac par terre, ce qui manque d’aplatir le chat, probablement venu à ses pieds dans l’espoir de quelque gratouille. Moi aussi je voudrais bien quelques gratouilles, mais l’ambiance devient franchement louche. Je suis moins bien. Elle tripote son iPod pour mettre un peu de musique. Je me dis que c’est comme si c’était fait. Mais j’entends les rots sonores de Rammstein. Let me see you stripped ! Je commence à remettre à question mes choix de vie.

Deux ou trois longues minutes, je reste seul dans un petit salon et j’en profite pour me dessaper. Elle revient avec deux morceaux de hareng à l’huile dans la main, en laisse tomber un par terre, probablement pour le chat, puis déchire l’autre à pleines dents. Qu’est-ce que j’fous là ? Sans un mot, elle m’indique le hareng tombé par terre.

  • Tu veux quand même pas que…
  • Allez ! Sans les mains ! dit-elle, sérieuse et les yeux écarquillés comme si c’était évident.

Elle ne blague pas. Je suis beaucoup moins bien. Je m’exécute. Étrange protocole, parade nuptiale post-moderniste. Alors que je suis à quatre pattes, essayant en vain de saisir le poisson flasque avec les dents, elle se met à califourchon sur moi et commence à me fouetter avec le premier hareng. Les lumières de la pièce m’éblouissent. Je perds en acuité sensorielle, tout devient flou, j’entre dans une torpeur insoutenable, je m’affaiblis, c’est l’inertie, je ne peux rien. Elle m’empoigne la mèche, jadis impeccablement plaquée sur la gauche, me hurle dessus en allemand. Rammstein rote de plus en plus fort. Je distingue sous une table une paire de menottes dont elle s’empare immédiatement. Je suis fait ! Nu, enduit d’une huile qui pue la mort, menotté dans le dos, ma joue droite écrase contre le parquet un hareng que le chat se met à me disputer. Coup de griffes dans le nez. Elle a donc un complice.

Sale ambiance.

Titou

sm

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