O Captain! My Captain! our fearful trip is done

edito

Le Barbu s’est installé au fond du bar, près de la cheminée. Il a sorti les mains de sous sa barbe pour les réchauffer devant l’âtre fumant. Il a écumé les mers pour revenir et il ne sait plus bien par où commencer son histoire.

« Au début, comme dans tout voyage, je fus migrant. Nous partîmes cinq cents sur mon navire pneumatique, mais par un prompt effort nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. Nous échappâmes à tout : mer furieuse, garde-côtes-sans-cœur, vent noir et rames en carton. L’ennemi vint cependant en interne : une grand-mère chevronnée, un pull en cours d’ouvrage, une aiguille.

A mon grand regret, nous coulâmes.

Je survécus grâce au secours impromptu d’un ballon de volley, emporté par un passager craignant la solitude. Je dérivai des jours entiers en m’approchant du continent hostile. Un matin, enfin, mes yeux encroutés de sel glissèrent sur une plage inconnue. Lourd de fatigue et de vase, Willy (le ballon) et moi (l’ami du ballon) nous rendîmes à la ville la plus proche. J’en profitais pour visiter les lieux, en optant pour le musée d’art contemporain dédié au Nail Art. Quelle fabuleuse découverte ce fut ! Des centaines d’ongles peinturlurés, avec ou sans paillettes, cœurs, étoiles, motifs dessinés, breloques, diamants, avec ou sans plastique. En sortant, je me mangeai l’angle espiègle/vicieux de la porte dans l’orteil droit. L’ongle de celui-ci devint rapidement écarlate, puis vert, puis saumon, avant de fatalement se détacher. Je le laissai à l’accueil  à condition qu’il soit dignement intégré à la collection. Puis je repris la route, le pied en feu.

J’arrivai alors à Avignon, en plein festival. Toutes mes économies s’étaient noyées lors de notre tragique naufrage, et il me fallut donc renflouer mes poches. Je fus nommé colleur d’affiche-métier d’apparence fort simple- mais qui s’avère en réalité un dérivé terrible du fordisme. L’épreuve de placardage, collage se complexifia au cours des semaines, car l’espace devint de plus en plus rare. Il me fallut alors user de plus en plus d’ingénierie pour rentabiliser les trous infimes sur les murs, les maigres écarts entre deux affiches. Répétant mécaniquement toujours les mêmes gestes, de plus en plus épuisé, j’en vins à rêver de grosses affiches décollées, pendant lamentablement sur le sol. Je décidai finalement d’abandonner ma carrière lorsque, après avoir raccompagné la conquête d’un soir, je désirai uniquement l’accrocher contre le mur et de la couvrir de glue.

Livré à moi-même, je quittai alors Avignon sans but, toujours accompagné de Willy. Secrètement, je me mis à consulter mon horoscope pour y trouver le chemin de l’avenir. Afin que ses prédictions se réalisent, j’agissais alors en fonction de ce que j’avais pu y lire dans la journée. Un jour, il me fallut rencontrer l’âme sœur. Le lendemain j’éprouvai déjà des difficultés à mêler vie privée et professionnelle, par un mauvais alignement de Vénus et Pluton. Le troisième jour, on me conseilla de m’alléger de mes fardeaux :  Je jetai la zouz dans le Rhône.

Désormais recherché, je dus me résoudre à quitter le continent. Willy me conseilla la Chine, son pays d’origine, mais je lui préférai le Japon. Au terme d’un long périple dans lequel j’épuisais pour mon pauvre ami notre maigre stock de rustines, nous arrivâmes dans l’Archipel. A ma grande satisfaction, mon charme s’avéra là-bas toujours couronné de succès malgré la diversité des cibles sélectionnées. Malheureusement, cet épisode agréable prit brusquement fin lorsque ma console cessa de fonctionner, et que je dus vendre, la mort dans l’âme, l’intégralité de mes jeux eroge.

En reprenant la route, je traversai une contrée étrange aux allures de conte sanglant. Blanche Neige y était retenue captive par sept nains sadomasochistes. Fort heureusement, avant que je puisse intervenir, elle fut sauvée par une surfeuse avec laquelle elle se mit en couple.

Le prince ne vint jamais. Happy end.

Willy et moi reprîmes la route. Dégoulinant de sueur, d’épuisement et de caoutchouc fondu, nous sillonnions chaque jour des rubans d’autoroutes infinis. Il me semblait parfois qu’en tirant sur l’un d’entre eux je pourrais attraper un pays de l’autre bout du monde. Nous étions malheureusement si lents que je désespérai d’atteindre un jour un autre continent. Par chance, un inconnu jeta par la fenêtre un livre que j’attrapai au vol : c’était un livre de poèmes argentins. L’un d’entre eux en particulier m’appris à serrer les poings pour me battre. En le parcourant, il me sembla un instant quitter la terre brûlante sous mes pieds, abandonner les longs bandeaux de route noirs et l’air sec qui me brûlait les poumons. Je relevai les yeux : il m’avait transporté en Argentine. Là, au cœur d’une Eglise, j’entendis pour la première fois le chant des fidèles de Maradona.

Nous étions en 1987, un an après la coupe du monde. L’Argentine avait gagné contre l’Angleterre. Cette victoire avait été rendue possible par la rencontre du prophète Maradona et de la main divine qui, d’une pichenette, propulsa le ballon dans les buts. Je tombai en extase devant cette épiphanie footbalistique, plus probante encore que l’apparition de la Vierge Marie à Chicago, sous le pont de l’autoroute Kennedy, dans une tâche de moisi. Ce fut ici que j’enterrai Willy, expirant son dernier souffle. Il n’avait jamais été un grand fan de foot, mais cette terre dans laquelle je le glissai respectait les balles et les footballeurs, bien plus que les politiques, les riches, et les puissants. »

Le Barbu se renfonce dans son siège et ferme les yeux. Les migrants, le Nail art, Avignon, l’horoscope du mois, les eroge games, les BD apocalyptiques, le stop et la boxe, Maradona et la main de Dieu sont au programme de ce numéro. Et il n’y a pas à dire, le Barbu ce mois-ci met les mains dans le cambouis.

Alesklar

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