« I am a monster ! », Freakshow à l’Odéon

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Nous raffolons tous des monstres. Prenez Freaks, le film de 1932, ou plus récemment la très bonne saison 4 de American Horror Story – Freak Show. Ce sont deux histoires de la vie d’un cirque de freaks, d’une foire aux monstres qui exhibent leur difformité devant les bonnes dames de la bourgeoisie, les rassurant ainsi de leur normalité. La société adore faire un spectacle du monstre, que sa monstruosité soit physique ou mentale. Jouer au fou semble être d’ailleurs la seule vraie façon pour les acteurs américains de choper un Oscar ! Mais cela ne date pas du cinéma, la monstruosité physique se met en scène depuis que l’homme raconte des histoires et quand la monstruosité physique s’ajoute à une monstruosité mentale, la société se targue d’avoir trouvé l’origine de tous ses maux.

Richard III, roi d’Angleterre en est un exemple patent. De base, le gonze partait pas gagnant, atteint d’une forme assez grave de scoliose, le petit avait le dos tordu, mais c’est tout. Soupçonné d’avoir tué ses neveux, d’avoir fait tuer son frère, il n’en fallait pas plus pour faire de lui un monstre, pour faire de lui le fléau de la grande Albion. Thomas More décrit sa naissance comme un jour de malheur, tourmenté par des événements cosmiques. Et Shakespeare, – dans une propagande Tudor géniale, montrant que la venue de Henry VII, Henry Tudor donc, dont l’armée a vaincu celle de Richard, mort au combat, a installé une paix pérenne dans le bon royaume d’Angleterre bien fatigué de s’être bien maravé la gueule dans des querelles sympathiques entre roses blanches et rouges (et entre roses blanches puisque Richard aurait pas mal tabassé dans son propre camp) pendant des décennies – reprend les récits de Thomas More et nous dresse un tableau édifiant de Richard III. Le bonhomme est, dans la pièce, bossu, boiteux, avec une jambe plus courte que l’autre et avec un bras « comme un arbuste flétri ». Il est si difforme et si laid que les chiens aboient quand il les croise en claudiquant, c’est pas moi qui dit ça, c’est Shakespeare au début de Richard III. Ce qui est sidérant c’est de voir que la fiction a pris le pas sur la réalité puisque dans l’imaginaire commun Richard III est ce qu’en dit Shakespeare et non ce qu’en dit l’histoire. On se souvient de Richard de la maison d’York comme d’un monstre, un vrai freak.

Rappelons rapidement l’intrigue composée par notre bon vieux William. Après des années de guerre des deux Roses, le chef du camp des York, Edouard IV est roi d’Angleterre. Son deuxième frère Richard a quand même bien envie de devenir lui aussi le roi alors il intrigue. Il fait tomber son frère Georges en disgrâce et le fait tuer alors qu’il se repose gentiment dans les geôles de la Tour de Londres. Après quelques menues intrigues, et oui encore, notre bossu national, Richard, fait passer les fils d’Edouard pour des bâtards et se fait couronner roi. Pour éviter que ses deux neveux lui repennent un trône si durement acquis, il les fait tuer dans leur prison sans autre forme de procès, c’est beau l’esprit de famille ! Une coalition dirigée par Henry de Richmond, héritier des Lancastre, camp opposé aux York lors de la guerre des deux Roses, s’oppose à Richard et le conflit se termine sur le champ de bataille de Botsworth, où le roi trouve la mort. Richmond épouse la fille d’Edouard, mettant fin à la guerre civile et réunifiant les roses rouges et blanches.

Thomas Jolly et la Piccola Famila, dont j’avais déjà parlé dans le deuxième numéro du Barbu, ont continué leur épopée shakespearienne : après 18h d’Henry VI, ils nous servent 4h30 de Richard III. Et ils ont « upgradé » : ils sont passés de l’Odéon, Ateliers Berthier, perdu dans les confins parisiens, dans le XVII° arrondissent, en face du périphérique imaginez-vous le périple, au théâtre historique de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, en plein cœur de Paris. La mise en scène continue dans la lancée de l’esthétique engagée par Henry VI : plus on s’avançait vers des jours de chaos plus les lumières s’y faisaient lugubres, blanches, agressives et plus la musique dite classique abandonnait sa chaleur au profit de sons durs, froids, électroniques. L’avancée est terminée dans Richard III. L’Angleterre que certains croient (naïvement) en paix avec le règne du bon roi Édouard, s’adonne à ses anciens travers. On recommence à se chamailler dans les couloirs de la Cour, et on recommence à tramer de perfides prologues et des intrigues. On baise la joue de son ennemi, enfin la bouche chez Thomas Jolly mais ça change pas grand chose, on le trahira plus tard. On épouse son ennemie, on s’en débarrassera plus tard. Et on tue beaucoup, beaucoup. Ennemis, alliés, frère, neveux, femme, que de viles obstacles entre nous et les Champs Elyséens que nous promet une glorieuse couronne. C’est donc bonne politique. Sommes-nous si différents ? On tue moins, on trahit peut-être plus…

En terme de mise en scène, c’est un coup de force artistique. La lumière tisse et détisse une toile d’araignée visuelle autour des personnages enlisés dans la verve ardente du bossu. La lumière est tout, barreaux de prison, colonnes, toile imaginaire. Le projecteur devient même un animal avec qui jouer. Pour une fois le texte de Shakespeare est respecté en intégralité. Certains passages souvent coupés, comme chez Ostermeier ou Ivo Von Hove, sont ici rendus avec maestria. Et pour une fois, dans un Richard III, les femmes sont là putain ! Alors oui, les femmes dans les pièces historiques politiques c’est pas la folie. À regarder Ostermeier, la mère de Richard on s’en cogne, Elizabeth honnêtement n’a pas marqué les esprits, une des scènes de Marguerite est supprimée. Il reste la scène mythique de séduction de Lady Anne, mais chez Shakespeare, c’est Richard qui y brille. Il est vrai que le personnage de Lady Anne n’est peut-être pas le meilleur étendard de la cause féministe écrit par Shakespeare. En littéralement cinq à dix minutes, elle passe de la femme qui pleurait son roi, père de son défunt époux, et invectivait celui qui leur avait arraché la vie à tout deux, le roi et l’époux, à celle qui va épouser ce même assassin. C’est merveilleux ! Je veux bien admettre qu’avec Thomas Jolly (incarnant le King of Freaks), on a un Richard qui a quelque chose de franchement sexuel, mais bon quand même. Le monsieur a légèrement tué son mari, le père de son mari et a contribué à la mort de son père. Mais sinon elle le pardonne, sereine! Et après elle ose râler de devenir la reine…

Dans cette mise en scène de Thomas Jolly, on a un personnage de Richard qui retrouve de sa superbe. Il est aussi fascinant que ses actions sont monstrueuses. Et sa dite monstruosité physique est si stylisée, par la parure en fourrure et plumes représentant sa bosse, qui croît à mesure qu’il verse dans le meurtre, par la peinture argentée sur son bras, et même par le travail physique de posture de l’acteur, qu’il redevient humain et on a presque envie de le voir sur le trône. Et après Henry VI, où on le voyait souffrir des railleries, on peut presque le comprendre. Dans ce « presque » réside l’ambiguïté de Richard, aussi attirant, parce qu’on va pas déconner il a la sacrément la classe le salaud, que repoussant, et dans cette mise en scène on peut comprendre le geste de Lady Anne. Sinon, pourquoi l’Odéon entier aurait-il scandé ce nom de « Richard », dans la grandiose mise en scène de ce dernier de son refus du trône quand ses intrigues permettent que l’on lui propose ? Dans sa chanson « I’m a dog, I’m a toad, I’m hedgehog », Richard nous crie pourtant « I’m a monster ! », et c’est jouissif ! On en veut plus ! Thomas Jolly joue avec nous et nous montre bien qu’avec un peu de spectacle on est tous prêt à acclamer des tyrans, fussent-ils des monstres !

BonneMère

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