Murmures

Edito

Trois petits chats, trois petits chats, trois petits chats chats chats

Chapeau de paille, chapeau de paille, chapeau de paille paille paille…

Quand j’étais gamin.e, il y avait une chanson qui passait à la radio. Ca faisait :

Ecoute le silence des frontières, c’est du dollar qui desespère parce qu’il n’entend rien.

A la même époque, on allait faire les bords des chemins aux vacances de la Toussaint en gueulant :

Les mûres sont mûres ! Les mûres sont mûres !

Certain.e.s de mes potes plus agé.e.s se prenaient pour des badasses parce qu’illes recouvraient les murs du 92 de leur blase et la plupart d’entre nous recouvrions le bleu ou rose assigné à la naissance dans notre chambre.

J’avais 11 ou 12 printemps de l’hemisphère nord, je n’entendais pas grand-chose des paroles, j’aimais bien bouffer les mûres dans le panier avant d’en faire de la confiture, je trouvais que mes potes étaient cool même s’illes se la jouaient un peu. Comme les murs de ma chambre d’ailleurs.

A cet âge là, il y avait des images de gosses affamés, des tremblements de terre, des tirs militaire et des explosions. Je me souviens de cette expression, tellement hype dans la bouche des ministres au début des années 2000 : tolérance zéro. C’était un jeu de ping pong, une partie d’échec, un match amical entre camarades de promo à qui trouverait la meilleure politique sécuritaire. Le 21 Avril 2002, on est beaucoup à avoir arrêté de voter avant l’âge légal. Et les actualités faisaient le bruit d’un avion militaire en entraînement à 6h du mat au dessus d’un village d’Ardèche, d’une rave à Fontainebleau au milieu des années 90, d’un marteau piqueur dans ta cage thoracique. Un boucan à te donner envie d’appuyer sur pause.

Et que la pause dure.

Le temps de réfléchir

Le temps de se souvenir :

Chine, Pays-Bas, Allemagne, Chypre, Hongrie, France, Irlande, Bulgarie, Syrie, Libye, Irak, Israël, Maroc, Etats-Unis, Pakistan, Bangladesh, Afghanistan, Ouzbékistan, Botswana…

C’est pas un match de foot. C’est des postes de contrôle, des miradors, des frontières barbelées, bétonnées, electrifiées. Des murs en somme.

Dans les années 2000, je connaissais un peu le mur de Berlin grâce à David Bowie et aux cours d’Histoire. Je savais que ma famille, un peu de partout, là bas à l’Est, avait fui avant d’être emmurée. Je savais aussi les textes que je lisais, loin des gros titres et des règlements de compte. Je me souviens surtout d’Une Bouteille dans la Mer de Gaza et de Je t’écris de Berlin. Et je comprenais pas pourquoi tout le monde n’était pas comme les héro.e.s de ces deux bouquins: à s’écrire pour comprendre, pour tisser un pont plus haut que les murs, pour devenir plus grand.e.s et plus intelligent.e.s que les joueurs du match UMP-FN qui se faisaient des courbettes sur le gazon parfaitement entretenu de l’Elysée.

J’étais naï.f.ve et bien à l’abri entre les quatre murs de ma chambre en dur.

Ce mois-ci, le Barbu tentera, tant bien que mal, de vous aider à défoncer les murs, tous les murs, assis.e.s, debouts, couché.e.s, dans votre chambre, votre salon, au bout du monde ou pas vraiment, à Noisy le Sec ou à Singapour. Et, entendu qu’on m’a laissé la parole en prem’s, un conseil : détournez la tête du vacarme, des rumeurs qui gueulent et écoutez les mots que vous croyez usés, fatigués ou délavés. Les trop longs, les compliqués, les épuisés. Et peut-être qu’un jour, les murmures gagneront sur les paroles figées, les jolis clichés et les complexes sécurisés.

Justin(e), no border

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Please be my freak

marguerite

Ce mois-ci, l’édito c’est pour Shamsi (t’as vu je commence avec une rime) et en plus on parle des « Human freaks ». Honnêtement, ça ne pouvait pas mieux tomber : toute ma vie j’ai été l’enfant fou, l’ado étrange, la meuf « sympa mais avec un pète au casque ».  Du coup j’ai allumé tous les neurones de mon cerveau mal branché pour me lancer dans un long témoignage vibrant, parlant, touchant, émoustillant, sur ce que c’est d’être une « human freak » au 21ème siècle.

Sauf que.

Sauf que j’avais beau m’agiter le bocal, impossible de témoigner de quoique ce soit. Je me suis jamais sentie « freak » – peut-être en décalage mais quand t’as la courbe de croissance d’un basketeur de NBA tu t’habitues – et je l’ai pourtant toujours entendu. A force, je l’ai même intégré à ma personnalité jusqu’à en faire son point d’orgue ; comme si mon étrangeté était le fondement de ma personnalité. Et maintenant que je dois parler des « Human freak » et que j’essaye de dépasser la perception populaire des Hercules de foire et autres femmes à barbe pour m’intéresser à ce freak 2.0 si à la mode avec son étrangeté toute psychologique je me trouve coite. Et pourtant Dieu sait que j’ai entendu parler de mon étrangeté toute ma vie : à mon premier rire ma mère s’est demandé si j’étais pas anormale parce que j’avais poussé un son hyper guttural en me suspendant à un accoudoir…

Mais quand j’y réfléchis, je me rends compte qu’être cette fille bizarre qu’on pointe du doigt c’est juste entendre les gens dire que t’es bizarre alors que tu fais un truc qui te semblait parfaitement normal jusqu’à présent. Et qu’en vrai tu trouves toujours normal mais tu sens que… bah y a un truc qui va coincer. En m’intéressant à la question du freak je sentais combien tout ce qui me permettait d’interagir avec les autres, était marqué de cette étrangeté, de ce malaise. Comme si je n’avais jamais aimé comme tout le monde, ri comme tout le monde, vécu comme tout le monde, dans la joie comme dans la peine.

La question n’est même plus si j’ai vécu mais comment j’ai vécu, si cela a été normal, si j’ai dit ce qu’il fallait et surtout comment il le fallait. Rétrospectivement, j’ai passé plus de temps penchée sur la façon dont j’avais dit les choses que sur ces choses. Particulièrement quand je voulais exprimer mon amour. Quand tu es marqué d’étrangeté, tu es éloigné, tes sentiments, aussi sincères soient-ils, deviennent presque une anomalie, quelque chose d’aussi « freak » que toi.

Pour aller plus loin, j’ai googlé. Après avoir dépassé la page Wikipédia (vous valez mieux que ça) et la page du Larousse traducteur, je suis tombée sur cette contributrice de l’Urban dictionnary qui disait un truc du genre « les freaks sont juste des gens qui vivent un peu dans leur tête, c’est pas eux qui cherchent à se faire appeler comme ça mais comme ils se comportent comme s’ils étaient seuls on dit qu’ils sont étranges »[1] . Y a aussi des gens qui t’expliquent que ça désigne les salopes BDSM au visage virginal mais cette définition n’est pas pertinente dans cette explication.

Le « freak » c’est la différence. La différence à un instant t, face à un groupe G dont les codes ne correspondent en rien à ce qu’il se passe dans la tête de cette personne qui sera pointée comme une « freak ». Il est évident qu’avec cette définition le spectre du « freak » va de Rocco Luka Magnotta à ce mec un peu dégueulasse qui mâche la bouche grande ouverte. Mais pourquoi pas ? Et si même toi, la semaine dernière, quand t’as fait des courses, le mec derrière toi à la caisse s’est dit que ton caddie était celui d’un « freak »? Et d’ailleurs tu crois que le monde entier considère comme normal – et même sain d’esprit – d’avoir une gastronomie qui sert encore des cuisses de grenouille ou des escargots ? Non. Bien sûr que non. Et tant mieux. C’est chouette d’être un peu bizarre pour d’autres gens, c’est saler le quotidien des autres, c’est égayer sa vie, c’est ressentir plus, plus fort, parce qu’il y a moins de barrières, parce que tu t’écoutes plus, parce que tu te fous un peu la paix. C’est chouette d’être bizarre tout court même ! Ce qui est moins chouette c’est quand le groupe G te considère trop bizarre à cet instant t, puis à l’instant t’, à l’instant t’’ et encore, et encore. De plus en plus. C’est moins chouette parce que c’est douloureux, parce que ça devient douloureux d’être soi.

Un jour, un amoureux m’a dit « je t’aime parce que t’as un côté autiste ». Avant que j’ai eu le temps de me vexer de cette énième synonyme de « freak » dans le langage populaire (et mal renseigné) il a continué. « Non mais on a tous un côté autiste, ce qui est bien avec toi c’est que tu le laisses s’exprimer et on devrait tous les laisser s’exprimer, on vivrait mieux, plus fort, parce que les autistes ils voient tellement de trucs qu’on masque avec nos codes à la con ».

Ce mois-ci je suis heureuse d’écrire l’édito du numéro où on casse les barrières, où être freak ça fait mal, ça fait peur, ça fait bizarre, mais surtout, surtout, c’est être soi.

Shamsi

[1] Cette citation n’est en rien une citation dans le texte. Je t’épargne la citation littérale de ce commentaire à l’anglais et à l’orthographe que nous qualifierons de douteux.

Nigthmare before Christmas

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Soudain, les sirènes se mettent à crier. Un OVNI traverse l’espace aérien ! Est-ce un oiseau ? Est-ce un avion ? Non, c’est un barbu ! Hélas nous vivons une époque où la pilosité faciale éveille la suspicion, surtout lorsque le propriétaire de ladite pilosité transporte avec lui moult colis potentiellement piégés et qu’il est entré sur le territoire national sans autorisation. Les canons sont donc braqués sur l’énergumène, et feu ! Les rennes effrayés font une embardée, le Père Noël perd le contrôle de son traîneau qui va s’écraser dans la cour de la Sorbonne.

Se relevant péniblement, le bonhomme fait face aux statues de ses deux glorieux homologues barbus, Victor Hugo et Louis Pasteur. Son traîneau n’a pas été trop abîmé, la cargaison n’a pas souffert, mais les rennes ont quitté leur poste. Exténués et effrayés, ils se sont installés sous les arcades et sont maintenant plongés dans la lecture de livres de poches (les uns se sont regroupés autour d’un Kundera, un autre, à l’écart, potasse Sénèque). Mr Noël les invective, il faut se remettre au travail, mais c’est en vain qu’il crie de douleur de fureur et de rage et qu’il pleure. Il décide alors de partir en quête de quinoa, seul carburant capable de remettre d’aplomb ses rennes.

Le brave vieillard à la barbe fleurie quitte donc la sacro-sainte enceinte de l’université pour se mettre en quête de Boboland, terre bénie où le quinoa germe à longueur d’année. Perdu dans la nuit de la rive gauche, il demande son chemin à un individu bizarre portant un T-shirt « the Who ». Mais à cette heure-ci, tout les magasins bios sont fermés ! L’Institut finlandais rue des Écoles lui même est porte close. Au bord du burn-out, le pauvre homme avance au hasard boulevard Saint-Michel, passant devant les vitrines où trônent, inaccessibles eux aussi à cette heure, les CD d’Edith Piaf et les BD de Dupuy-Berbérian qu’il aurait pourtant voulu mettre dans sa hotte.

C’est alors que, désœuvré, le Père Noël arrive devant le théâtre de l’Odéon. Une foule immense est justement en train d’en sortir, qui a vu la dernière pièce de Romeo Castelluci. S’il n’aime pas les gens qui toussent au théâtre (les salauds!) le barbu aime beaucoup tout les autres spectateurs et se mêle aux joyeux attroupement. Soudain la ville est en fête et en délire, les cris et les rires éclatent et rebondissent autour de lui. Mais voilà qu’on le reconnaît ! On s’attroupe autour de lui et on l’acclame, on le hisse sur une table et on lui demande un discours.

Mr. Noël a beau être amateur de harengs fumés, il n’a jamais été particulièrement doué pour haranguer. Que dire à tout ces visages qui le scrutent en attente d’une parole inspirée ? « I would prefer not to » se dit-il. Il examine chacun de ceux qui sont là, un à un. Mais on commence à s’impatienter. Alors, pris de court, il entame Foule sentimentale d’Alain Souchon.

Immédiatement, c’est l’euphorie la plus totale, la folie furieuse. La foule se déchaîne et tente d’arracher les vêtements du chanteur qui se retrouve sans son manteau, frissonnant dans ses collants fushia (on est en décembre, la nuit, et place de l’Odéon il y a des courants d’air). Le hashtag #Barbusentimental fleurit sur les réseaux sociaux.

Éperdu parmi ces gens qui l’ovationnent, étourdi désemparé il reste là. Tout cela est bien gentil, mais toujours pas de quinoa à l’horizon ! Le Père Noël lance un appel à ses admirateurs, quelqu’un ne saurait-il pas où trouvez du quinoa les amis ? Mais on ne l’écoute pas, et on le porte triomphalement à travers les rues. Emporté par la foule il se retrouve sur les bords de Seine.

C’est alors qu’il passe devant la fontaine Saint-Michel. Et là, que voit-il dans le bassin ? Un banc de sushis à volonté qui tourbillonne ! Les sushis sont une alternative tout à fait acceptable au quinoa – en fait, c’est même beaucoup mieux. Mais le bruit du cortège a effrayé les poissons, qui s’agglutinent le plus loin possible de la surface. Le Père Noël plonge et va les attraper. Aucun ne parvient à échapper à l’emprise de ses grosses mains velues et sensuelles.

De retour devant la Sorbonne, le barbu croise les rédacteurs du Barbu, occupés à distribuer héroïquement des liasses à la populace en délire (certains rédacteurs, un peu agoraphobes, sont au bord de l’évanouissement tandis que d’autres s’en donnent à cœur joie). Le Barbu qui ce mois-ci vous parle justement de la foule, la foule dans tout ses états : manifestante, tonitruante, mouvante, dangereuse ou rassurante, sentimentale, aquatique, théâtrale, bobo, sous une pluie de lave en fusion… Après avoir acheté un exemplaire comme tout le monde, le Père Noël rentre dans la cour où il retrouve ses rennes. Il leur jette en pâture le banc de sushis qu’ils dévorent goulûment. Revigorés, ils sont prêts pour le décollage. Alors que la foule envahit la cour et l’acclame à grands cris, le bonhomme enfourche son traîneau tel Daenerys Targaryen son dragon (spoiler alerte) dans l’arène de Mereen à la fin de la saison 5 de GoT. Il s’envole vers d’autres cieux tout en vous souhaitant d’excellentes fêtes de fin d’année.

Le Dr. Céphalopodus

 

O Captain! My Captain! our fearful trip is done

edito

Le Barbu s’est installé au fond du bar, près de la cheminée. Il a sorti les mains de sous sa barbe pour les réchauffer devant l’âtre fumant. Il a écumé les mers pour revenir et il ne sait plus bien par où commencer son histoire.

« Au début, comme dans tout voyage, je fus migrant. Nous partîmes cinq cents sur mon navire pneumatique, mais par un prompt effort nous nous vîmes trois mille en arrivant au port. Nous échappâmes à tout : mer furieuse, garde-côtes-sans-cœur, vent noir et rames en carton. L’ennemi vint cependant en interne : une grand-mère chevronnée, un pull en cours d’ouvrage, une aiguille.

A mon grand regret, nous coulâmes.

Je survécus grâce au secours impromptu d’un ballon de volley, emporté par un passager craignant la solitude. Je dérivai des jours entiers en m’approchant du continent hostile. Un matin, enfin, mes yeux encroutés de sel glissèrent sur une plage inconnue. Lourd de fatigue et de vase, Willy (le ballon) et moi (l’ami du ballon) nous rendîmes à la ville la plus proche. J’en profitais pour visiter les lieux, en optant pour le musée d’art contemporain dédié au Nail Art. Quelle fabuleuse découverte ce fut ! Des centaines d’ongles peinturlurés, avec ou sans paillettes, cœurs, étoiles, motifs dessinés, breloques, diamants, avec ou sans plastique. En sortant, je me mangeai l’angle espiègle/vicieux de la porte dans l’orteil droit. L’ongle de celui-ci devint rapidement écarlate, puis vert, puis saumon, avant de fatalement se détacher. Je le laissai à l’accueil  à condition qu’il soit dignement intégré à la collection. Puis je repris la route, le pied en feu.

J’arrivai alors à Avignon, en plein festival. Toutes mes économies s’étaient noyées lors de notre tragique naufrage, et il me fallut donc renflouer mes poches. Je fus nommé colleur d’affiche-métier d’apparence fort simple- mais qui s’avère en réalité un dérivé terrible du fordisme. L’épreuve de placardage, collage se complexifia au cours des semaines, car l’espace devint de plus en plus rare. Il me fallut alors user de plus en plus d’ingénierie pour rentabiliser les trous infimes sur les murs, les maigres écarts entre deux affiches. Répétant mécaniquement toujours les mêmes gestes, de plus en plus épuisé, j’en vins à rêver de grosses affiches décollées, pendant lamentablement sur le sol. Je décidai finalement d’abandonner ma carrière lorsque, après avoir raccompagné la conquête d’un soir, je désirai uniquement l’accrocher contre le mur et de la couvrir de glue.

Livré à moi-même, je quittai alors Avignon sans but, toujours accompagné de Willy. Secrètement, je me mis à consulter mon horoscope pour y trouver le chemin de l’avenir. Afin que ses prédictions se réalisent, j’agissais alors en fonction de ce que j’avais pu y lire dans la journée. Un jour, il me fallut rencontrer l’âme sœur. Le lendemain j’éprouvai déjà des difficultés à mêler vie privée et professionnelle, par un mauvais alignement de Vénus et Pluton. Le troisième jour, on me conseilla de m’alléger de mes fardeaux :  Je jetai la zouz dans le Rhône.

Désormais recherché, je dus me résoudre à quitter le continent. Willy me conseilla la Chine, son pays d’origine, mais je lui préférai le Japon. Au terme d’un long périple dans lequel j’épuisais pour mon pauvre ami notre maigre stock de rustines, nous arrivâmes dans l’Archipel. A ma grande satisfaction, mon charme s’avéra là-bas toujours couronné de succès malgré la diversité des cibles sélectionnées. Malheureusement, cet épisode agréable prit brusquement fin lorsque ma console cessa de fonctionner, et que je dus vendre, la mort dans l’âme, l’intégralité de mes jeux eroge.

En reprenant la route, je traversai une contrée étrange aux allures de conte sanglant. Blanche Neige y était retenue captive par sept nains sadomasochistes. Fort heureusement, avant que je puisse intervenir, elle fut sauvée par une surfeuse avec laquelle elle se mit en couple.

Le prince ne vint jamais. Happy end.

Willy et moi reprîmes la route. Dégoulinant de sueur, d’épuisement et de caoutchouc fondu, nous sillonnions chaque jour des rubans d’autoroutes infinis. Il me semblait parfois qu’en tirant sur l’un d’entre eux je pourrais attraper un pays de l’autre bout du monde. Nous étions malheureusement si lents que je désespérai d’atteindre un jour un autre continent. Par chance, un inconnu jeta par la fenêtre un livre que j’attrapai au vol : c’était un livre de poèmes argentins. L’un d’entre eux en particulier m’appris à serrer les poings pour me battre. En le parcourant, il me sembla un instant quitter la terre brûlante sous mes pieds, abandonner les longs bandeaux de route noirs et l’air sec qui me brûlait les poumons. Je relevai les yeux : il m’avait transporté en Argentine. Là, au cœur d’une Eglise, j’entendis pour la première fois le chant des fidèles de Maradona.

Nous étions en 1987, un an après la coupe du monde. L’Argentine avait gagné contre l’Angleterre. Cette victoire avait été rendue possible par la rencontre du prophète Maradona et de la main divine qui, d’une pichenette, propulsa le ballon dans les buts. Je tombai en extase devant cette épiphanie footbalistique, plus probante encore que l’apparition de la Vierge Marie à Chicago, sous le pont de l’autoroute Kennedy, dans une tâche de moisi. Ce fut ici que j’enterrai Willy, expirant son dernier souffle. Il n’avait jamais été un grand fan de foot, mais cette terre dans laquelle je le glissai respectait les balles et les footballeurs, bien plus que les politiques, les riches, et les puissants. »

Le Barbu se renfonce dans son siège et ferme les yeux. Les migrants, le Nail art, Avignon, l’horoscope du mois, les eroge games, les BD apocalyptiques, le stop et la boxe, Maradona et la main de Dieu sont au programme de ce numéro. Et il n’y a pas à dire, le Barbu ce mois-ci met les mains dans le cambouis.

Alesklar

Because we are Thug Lovers, that’s why !

thug edito

« I love you pumpkin !

– I love you hunny bunny !

– All right, everybody cool, this is a rubbery !

– Any of you fucking pricks move and I’ll execute every motherfucking last one of ya ! »

Et oui c’est ça l’amour gangsta, c’est se dire des mots doux, sortir un gun, et le pointer à la gueule de Samuel motherfucking L. goddamn Jackson.

Ce n’est plus vraiment le printemps, c’est presque l’été. C’est la période où les animaux copulent, où les abeilles pollinisent, où elles fécondent les arbrisseaux en fleurs, donc grossomodo elles copulent aussi. C’est ce moment merveilleux où les filles raccourcissent leurs corolles, jupes plus courtes, pour faire bronzer ces deux glorieuses tiges que dévorent du regard les garçons et les autres filles ! Il y a de l’amour ce mois-ci dans Le Barbu. Mais c’est Le Barbu, donc ça ne sera pas exactement, rose, délicat et soyeux, ce sera… piquant, noir, dru, sensuel… comme une belle barbe !

Au Barbu, on aime la violence et les gros mots. Alors amour + violence + gros mots, ça donne quoi ? Thug love, bitch ! Ce mois-ci, après une réunion de rédaction au bistrot, après moultes idées glorieuses, on s’est dit qu’on allait vous parler du thug love. Bon j’avoue moi j’étais pour la « coke et les putes », mais on m’a gentiment dit d’aller me faire mettre avec mes idées à la con ! Thug love quesaco ? En anglais thug ça veut dire, voyou, gangster, hooligan, brute… C’est à la fois lié à un statut social de gangster, mais aussi à un style de vie. Et le Thug love, eh bien c’est à la fois l’amour du thug, c’est-à-dire l’amour du gangster, que l’amour-gangster. Littérairement parlant, le thug peut désigner à la fois la personne qui pratique cet amour et la caractérisation de cet amour, qu’on définit comme étant thug.

Voyez les amants, roulant dans leur Ford Mustang, le soleil dans le dos, Bonnie and Clyde, peut-être, hurlant YOOOLLLLOOOOO ! Oui, YOLO, You Only Live Once, film de 1937 sur… Bonnie and Clyde. Les gangsters qui s’aiment ne sont pas qu’américains. Non, non, non ! On vous emmènera au Japon, parler de prostitution, d’amour, d’orgasme et d’émasculation ! (Ça sonne comme mon mémoire de l’an dernier tout ça…) On parlera d’érotisme. La pornographie consommatrice est morte, vive l’érotisme ! qui dévoile peu mais suggère beaucoup derrière un voile de volupté. On parlera domination, oui, encore! Parce qu’il n’y a pas que moi qui aime quand ça claque ! On vous emmènera dans les confins des bars parisiens et de leurs rencontres… disons… inattendues ! On sortira ensuite du bar pour aller au cinéma où pour être un gangsta, un vrai thug, c’est papa et pas Tupac qu’il faut tuer ! MC Œdipe est dans la place ! Puis en sortant du cinéma, nous prendrons, ensemble, les rues et les métros des villes où nous observerons, les agresseurs en bandes, dessinés, croire qu’être un gangster lover, c’est devoir arracher les affections qu’on est incapable de se faire offrir. Et puis, à côté des ces cons-là, il y a les gangsters en carton qui se la jouent thug mais qui au fond aiment les bisous, les petits mots doux et mangent de la brioche pour le goûter. Et enfin pour votre plus grand bonheur on vous dira ce qu’il arrivera dans votre vie de gangster, oui, c’est à toi que je parle ma petite barbiche de lecteur.

Tout cela et bien plus, dans le Barbu de ce mois-ci. On vous vend de l’amour, mais de l’amour gangster, les thug lovers sont dans la place, so bring it !!!

BonneMère

La dent, la brute et le truand

image edito

Petite bourgade de l’Ouest des Etats-Unis, Fifi’s Saloon. Ambiance feutrée. Au bar, une jeune fille, clope au bec, les deux pieds sur le zinc, le nez devant un numéro de Fluide Glacial. Ses cheveux sont d’un roux électrique et deux nattes aériennes paraissent comme suspendues au-dessus de ses oreilles. De grands ronds de fumée s’échappent de sa bouche et enfument la pièce.

Elle est seule au bar. Les comédiens qui jouent Henry VI sur la petite scène du bar chuchotent, de peur d’attirer son attention.

Au fond de la salle, Harry et Drago discutent à voix basse autour d’une Bièraubeurre. Ils échangent de temps à autre de petits rires complices. Drago jette un coup d’œil rapide à la jeune fille rousse, qui lui sourit, laissant entrevoir une rangée de dents en or massif. Drago, visiblement mal à l’aise, détourne aussitôt le regard.

Déçue, Fifi range son magazine et feint de s’intéresser à la pièce. Impossible d’entendre quoi que ce soit. Les comédiens continuent de chuchoter et, juste devant la scène, un vieux cow-boy est pris d’une sévère quinte de toux. Fifi se lève et l’abat. Les chuchotements s’estompent.

Soudain, les portes du saloon s’ouvrent à la volée et entre Thomas Jolly. Beau gosse, le gars. Costume impeccable, cheveux parfaitement gominés, petite barbe finement taillée. Après avoir visé le crachoir, il demande poliment la caisse au barman et adresse un clin d’œil complice à Fifi. Tous les yeux se tournent vers la jeune fille. L’atmosphère est lourde, désormais.

Fifi sourit. Subitement, elle arrache une de ses dents en or et, à l’aide d’un élastique coincé entre ses doigts, la décoche sur son hôte. Celle-ci vient se loger entre les deux yeux de Thomas, qui tombe mollement, pantin désarticulé, au milieu du saloon.

Ce mois-ci, Le Barbu ne blague pas. Mais alors pas du tout.

Des bandits, des miasmes, Thomas Jolly, Harry, Lucky Luke et Fifi au programme de ce numéro bad-ass.

Le Papouchet

Le barbu, vraiment ?

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Au nom de mes congénères mâles, qui ont oublié de remettre en question la valeur universelle de la parole du philosophe (un homme blanc privilégié), je me dois d’écrire cet edito. Ah oui, du point de vue d’un.e queer blanc.he privilégié.e (oui ah, je perçois déjà le sourcil levé). Donc le barbu, comme le philosophe, l’imam, Chabal, Marx, le père Noël. Je pensais faire des jeux de mots barbant sur l’humour et puis je me suis rappelé.e qu’un journal humoristique n’avait pas à être exempt de discours critique sur lui même.

Vers une contre histoire de la barbe.

Je ne m’en vais pas vous choyer dans le sens du poil en vous parlant de virilité, de puissance et de signe de grandeur ni de fantasmes aux airs de robinsonnade. S’il y a un argument d’autorité qu’on invoque quand on parle de barbe, c’est bien celui du « naturel ». Bah oui, les mecs ont des poils sur la face et les meufs non. Fin du débat. Il ne viendrait pas à l’idée que la barbe est un artifice. Pourtant on lui accorde tout pleins de symbôles et j’ai comme dans l’idée que le symbôle fait l’artifice. Que ce soit dans l’Egypte pharaonique ou dans le milieu du travail, le contrôle de la longueur de vos poils au menton rend compte d’un contrôle social discriminant. Reines, rois et pharaons portaient en effet des barbes postiches pour s’élever au rang des dieux et à l’inverse, on vous demandera de vous raser pour un entretien d’embauche. Dans l’Argentine des années 1970, il était obligatoire de se raser pour obtenir un passeport, de même que pour passer un nombre assez dingue de frontières dans le monde . A une autre échelle (celle du poil sous toutes ses formes et de nos rapports sociaux primaires), on se fout pas mal qu’un mec se rase alors que, comme me racontait ma copine Sasha la semaine dernière, chaque été, quand elle part faire du stop les gambettes à l’air, on reluque un peu longuement ses jambes « berbes ». La barbe, naturelle, donc dites vous… Dépend de l’usage qu’on en fait.

Quitte à revendiquer l’artifice, nous avons donc décidé de vous rire à la barbe et de nous en emparer. Travestie, hirsute ou juste chieuse, la barbe vous enjoint donc à laisser votre esprit de sérieux avec vos lunettes rondes et votre menton qui pique sur votre bureau (pas d’inquiétude, vous les récupérerez en sortant).

Justin(e), mal rasé(e)