Freak is the new cute

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Vous connaissez la culture de la miminesse ?

Si je vous dis: coeur coeur tablette de chocolat cerise petite radio ronde ? Chat avec les yeux en forme de coeur, vernis à ongles, bisou, bikini? Gif de chat ? Dessins enfantins (de chat) pastels ? Bébés hérissons face caméra ? Bébés tout court ?

Corsons un peu le jeu si je hastague (verbe du premier groupe) « cute ». Certes, cet éléphant qui gonfle un ballon-chewin-gum avec sa trompe est très mignon. Mais… grimaces, couleurs de cheveux licornes, tatouages d’invertébrés et autres energumènes rose fuschia ont remplacé les chats. Parfois, Instagram me rappelle des jeux surréalistes, des réunions absurdes de signifiants et de signifiés, l’OuLiPo et sa fausse gratuité. (Souvent, non.) Parfois, mon fil d’actualité Facebook ressemble à un concours de recettes de vaseline parfumée à la barbapapa. (Souvent, à un gloubi-boulga politique par définition indigeste.)

Je crois qu’on a un problème avec les trucs mignons. Et quand je dis nous, je ne fais pas tellement référence à un truc de génération (ma mère aussi partage des gifs chelous). Bref, historiquement, je crois qu’il s’est passé un truc avec Bob l’éponge. Un bouleversement dans les représentations. Bob l’éponge, c’est le moment où, westernwide, on commence à trouver une éponge et un poulpe mignon. (Et une écureuil en tenue de cosmonaute sous marin…). Shrek aussi a été pas mal pour ça. Une grande part de moi a envie de vous dire : LES PUNKS L’AVAIENT FAIT AVANT. Mais il faut savoir qu’une grande part de moi a toujours envie de faire ça. Et de re mater The Doom Generation. C’était pas vraiment cute mais c’était cool. Quoique Amy Blue était mimi quand même… Reste que mon père m’a interdit Gregg Araki et pas Bob l’éponge ni Pulp Fiction (une histoire de céphalopodes?). Je crois qu’il y a une sorte d’échelle du cute, du cool, du freak, du ultra dangereux alerte alerte. Si je retourne à mon actu insta, la plupart des freaks demeurent cute : ielles dégoulinent de rose, de paillettes et de t-shirt queer sexy (je reconnais que mon fil d’actu est particulièrement queer aussi). Le freak fait peur au moment où il franchit la barre de la transgression. Laquelle est, on le sait bien depuis Bataille et ses yeux-dans-les-yeux, devenue informe, mouvante, effervescente comme un cachet d’aspirine au début des années 2000. Je me souviendrai toujours de ce proverbe russe, lu au détour d’une étude critique sur la transgression au début des années 2010 : « le baiser des amants dérange» précédant une hypothèse de Foucault à propos de cet excès, ce dépassement, cette biffure.

« Peut être un jour apparaîtra t elle aussi décisive pour notre culture, aussi enfouie dans son sol, que l’a été naguère, pour la pensée dialectique, l’expérience de la contradiction ».

Proposition ouverte, s’il en est… Reste que la hiérarchisation du cute, du freak ou des espèces, des genres, des individus, continue de nous poser des sacrés problèmes. Ou des problèmes sacrés, en fonction d’où on place le divin. Alors je suis pas contre les photos de chats, les épisodes de Bob l’éponge ou les cheveux pastels (et combien savent que je suis lela premièrE a arborer les couleurs de cheveux les plus improbables) mais que reste-t-il de ce mot, vraiment : freak. Que reste-t-il à celleux qui se font toujours traiter de freak quand tout le monde se l’est réapproprié ? Les bullied, les détraquéEs, les malapprisEs, les malaiméEs, les dérangeurEUSEs, les déclasséEs, les raciséEs, les Outkasts de tous côtés ?

Je me demande. Si on réactualise pas juste le rêve américain et l’ascension sociale à coup de bizarreries, d’irrégularité, de baroque post-punk, de perles fluo ?

Et comme l’a si bien suggéré un étrange porteur de l’étendard freak :

« Where are we now ? »

Justin(e), au sud de nulle part

Sawtche

Les show de Human Freaks n’existent plus aujourd’hui. D’abord fortement appréciés, la satisfaction du dégoût a peu à peu cédé, avec le temps, à l’ennui et à la compassion. Les monstres ont cessé d’exhiber leurs corps inachevés où chaque partie semblait, pour le grand bonheur du public, avoir été taillée par un burin élimé. En disparaissant, ils ont cessé de refléter la face décomposée d’une société bâtie sur une éthique de classes sociales, des théories racisées, et des idéaux esthétiques tronqués. Tous, nains, siamois, culs de jattes, obèses, bicéphales, microcéphales, ceux que Vitruve n’aurait même pas reconnus comme humains, retournèrent à celle qui ne les avait jamais jugés : la rue.  Une seule mis beaucoup de temps à rentrer, elle s’appelait Sawtche. Mais, pour tous, c’était Gros Cul.

Sawtche est venue du bout du monde. Née dans une petite tribu d’Afrique du sud, elle est rapidement mise en esclavage puis vendue à un fermier boers, Hendrick Caesar. Celui-ci la présente à un ami, Alexander Dunlop, chirurgien de la marine britannique, immédiatement fasciné par les disproportions de son corps. Des hanches aussi éloignées l’une de l’autres que deux ports de continents étrangers, séparés par un océan de chair noire ; des fesses aussi rondes et pleines qu’Atlas étourdi aurait pu, par erreur, commencer à les porter. Et, enfin, un sexe dont les lèvres dépassent, et pendent comme deux grosses pétales fanées au-dessus de ses cuisses. Y voyant une occasion en or de redresser un budget bientôt entamé par sa retraite, le médecin suggère à son ami de l’envoyer en Europe, pour fournir un nouveau spécimen aux zoos humains qui avaient à l’époque un véritable succès. Pour la convaincre, on promet à Sawtche deux choses : La liberté et la richesse.

C’est ainsi que Sawtche débarque à Londres en plein milieu de l’ère industrielle, dans l’espoir d’y rencontrer gloire et succès. On loue une salle à Picadilly Street dans lequel elle est juchée, nue, dans une cage en hauteur. On lui donne alors le nom de Saartjie Baartman, le surnom de Venus Hottentote, et le sobriquet de « Fat Bum », gros cul. On fait payer à prix d’or le coût d’entrée, et seuls les bourgeois les plus huppés de Londres peuvent se permettre d’aller tâter un peu de sa chair noire ; bientôt son nom fait le tour de l’Europe jusqu’à atteindre, des années après, les oreilles de Brassens. Sawtche est en quelque sorte un objet de fascination et de dégoût profond, le concept de sexualité rendu tangible, palpable. La grosseur de ses seins, de ses fesses, la largeur de ses hanches et ses lèvres toujours ouvertes donnent soif. Ses formes démangent de l’intérieur, réveillent un besoin terriblement humain de toucher, de serrer, de pénétrer, et nous dépossèdent de nous-mêmes. Sawtche n’est pourtant pas désirable, mais à une époque où le sexe est tabou, elle suscite l’envie de la transgression. Peu à peu ce sentiment se transforme en malaise et les spectateurs, autrefois si avides du show, commencent à le dénoncer et à y discerner, en philosophes, la décadence du siècle. Sawtche part en Hollande, puis en France. Là, elle fait d’abord des tournées organisées par Henry Taylor, puis elle est exhibée dans un cabaret pour animaux, avant d’atterrir dans un salon de prostitution. Cette lente chute s’achève par la visite d’Etienne Geoffroy de Saint-hilaire, administrateur du muséum national d’histoire naturel de France, qui demande à l’observer pour le progrès de la science. Cette analyse durera quelques jours, et permettra de noter une correspondance surprenante de ses attributs avec la guenon et certaines femelles Orang-outang.

Heureusement, alors que sa dignité tombe en lambeaux, Sawtche meurt. Une pneumonie résultant sans doute de la syphilis: c’est son propre sexe qui l’assassine par amour.

Mais l’histoire n’est pas finie ! Le zoologue George Cuvier récupère son cadavre et en fait un moulage, qu’il utilisera pour prouver activement la supériorité de la race blanche. Jusqu’en 1994, ses ossements vont être régulièrement utilisés par la communauté scientifique française, soit exposés dans le muséum d’histoire naturelle de Paris, soit exhibés lors de colloques.

En 1994, devant la surdité persistance de l’Etat français qui refuse de rendre son corps à sa tribu, ceux-ci font appel à Nelson Mandela dans l’espoir de pouvoir l’enterrer et lui rendre sa dignité. Ce n’est qu’en 2002, suite à des mobilisations massives en Afrique du Sud, que l’Etat français capitule et libère Sawtche de son étreinte désespérée. Le 9 août 2002, journée de la femme, son corps est étendu sur des herbes sèches auxquelles on met le feu, selon les coutumes de sa tribu. Ses cendres sont ensuite rendues à la terre rouge de la colline Vergaderingskop, près du lieu où elle vit le jour.

Sawtche est rentrée.

 

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“I have come to wretch you away –

away from the poking eyes

of the man-made monster

who lives in the dark

with his clutches of imperialism

who dissects your body bit by bit

who likens your soul to that of Satan

and declares himself the ultimate god!

[…]

“I have come to take you home

where the ancient mountains shout your name.

I have made your bed at the foot of the hill,

your blankets are covered in buchu and mint,

the proteas stand in yellow and white –

I have come to take you home

where I will sing for you

for you have brought me peace.”

 

“Hell’s teeth : a poem for Sarah Baartman” de Diana Ferrus.

Alesklar

« I am a monster ! », Freakshow à l’Odéon

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Nous raffolons tous des monstres. Prenez Freaks, le film de 1932, ou plus récemment la très bonne saison 4 de American Horror Story – Freak Show. Ce sont deux histoires de la vie d’un cirque de freaks, d’une foire aux monstres qui exhibent leur difformité devant les bonnes dames de la bourgeoisie, les rassurant ainsi de leur normalité. La société adore faire un spectacle du monstre, que sa monstruosité soit physique ou mentale. Jouer au fou semble être d’ailleurs la seule vraie façon pour les acteurs américains de choper un Oscar ! Mais cela ne date pas du cinéma, la monstruosité physique se met en scène depuis que l’homme raconte des histoires et quand la monstruosité physique s’ajoute à une monstruosité mentale, la société se targue d’avoir trouvé l’origine de tous ses maux.

Richard III, roi d’Angleterre en est un exemple patent. De base, le gonze partait pas gagnant, atteint d’une forme assez grave de scoliose, le petit avait le dos tordu, mais c’est tout. Soupçonné d’avoir tué ses neveux, d’avoir fait tuer son frère, il n’en fallait pas plus pour faire de lui un monstre, pour faire de lui le fléau de la grande Albion. Thomas More décrit sa naissance comme un jour de malheur, tourmenté par des événements cosmiques. Et Shakespeare, – dans une propagande Tudor géniale, montrant que la venue de Henry VII, Henry Tudor donc, dont l’armée a vaincu celle de Richard, mort au combat, a installé une paix pérenne dans le bon royaume d’Angleterre bien fatigué de s’être bien maravé la gueule dans des querelles sympathiques entre roses blanches et rouges (et entre roses blanches puisque Richard aurait pas mal tabassé dans son propre camp) pendant des décennies – reprend les récits de Thomas More et nous dresse un tableau édifiant de Richard III. Le bonhomme est, dans la pièce, bossu, boiteux, avec une jambe plus courte que l’autre et avec un bras « comme un arbuste flétri ». Il est si difforme et si laid que les chiens aboient quand il les croise en claudiquant, c’est pas moi qui dit ça, c’est Shakespeare au début de Richard III. Ce qui est sidérant c’est de voir que la fiction a pris le pas sur la réalité puisque dans l’imaginaire commun Richard III est ce qu’en dit Shakespeare et non ce qu’en dit l’histoire. On se souvient de Richard de la maison d’York comme d’un monstre, un vrai freak.

Rappelons rapidement l’intrigue composée par notre bon vieux William. Après des années de guerre des deux Roses, le chef du camp des York, Edouard IV est roi d’Angleterre. Son deuxième frère Richard a quand même bien envie de devenir lui aussi le roi alors il intrigue. Il fait tomber son frère Georges en disgrâce et le fait tuer alors qu’il se repose gentiment dans les geôles de la Tour de Londres. Après quelques menues intrigues, et oui encore, notre bossu national, Richard, fait passer les fils d’Edouard pour des bâtards et se fait couronner roi. Pour éviter que ses deux neveux lui repennent un trône si durement acquis, il les fait tuer dans leur prison sans autre forme de procès, c’est beau l’esprit de famille ! Une coalition dirigée par Henry de Richmond, héritier des Lancastre, camp opposé aux York lors de la guerre des deux Roses, s’oppose à Richard et le conflit se termine sur le champ de bataille de Botsworth, où le roi trouve la mort. Richmond épouse la fille d’Edouard, mettant fin à la guerre civile et réunifiant les roses rouges et blanches.

Thomas Jolly et la Piccola Famila, dont j’avais déjà parlé dans le deuxième numéro du Barbu, ont continué leur épopée shakespearienne : après 18h d’Henry VI, ils nous servent 4h30 de Richard III. Et ils ont « upgradé » : ils sont passés de l’Odéon, Ateliers Berthier, perdu dans les confins parisiens, dans le XVII° arrondissent, en face du périphérique imaginez-vous le périple, au théâtre historique de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, en plein cœur de Paris. La mise en scène continue dans la lancée de l’esthétique engagée par Henry VI : plus on s’avançait vers des jours de chaos plus les lumières s’y faisaient lugubres, blanches, agressives et plus la musique dite classique abandonnait sa chaleur au profit de sons durs, froids, électroniques. L’avancée est terminée dans Richard III. L’Angleterre que certains croient (naïvement) en paix avec le règne du bon roi Édouard, s’adonne à ses anciens travers. On recommence à se chamailler dans les couloirs de la Cour, et on recommence à tramer de perfides prologues et des intrigues. On baise la joue de son ennemi, enfin la bouche chez Thomas Jolly mais ça change pas grand chose, on le trahira plus tard. On épouse son ennemie, on s’en débarrassera plus tard. Et on tue beaucoup, beaucoup. Ennemis, alliés, frère, neveux, femme, que de viles obstacles entre nous et les Champs Elyséens que nous promet une glorieuse couronne. C’est donc bonne politique. Sommes-nous si différents ? On tue moins, on trahit peut-être plus…

En terme de mise en scène, c’est un coup de force artistique. La lumière tisse et détisse une toile d’araignée visuelle autour des personnages enlisés dans la verve ardente du bossu. La lumière est tout, barreaux de prison, colonnes, toile imaginaire. Le projecteur devient même un animal avec qui jouer. Pour une fois le texte de Shakespeare est respecté en intégralité. Certains passages souvent coupés, comme chez Ostermeier ou Ivo Von Hove, sont ici rendus avec maestria. Et pour une fois, dans un Richard III, les femmes sont là putain ! Alors oui, les femmes dans les pièces historiques politiques c’est pas la folie. À regarder Ostermeier, la mère de Richard on s’en cogne, Elizabeth honnêtement n’a pas marqué les esprits, une des scènes de Marguerite est supprimée. Il reste la scène mythique de séduction de Lady Anne, mais chez Shakespeare, c’est Richard qui y brille. Il est vrai que le personnage de Lady Anne n’est peut-être pas le meilleur étendard de la cause féministe écrit par Shakespeare. En littéralement cinq à dix minutes, elle passe de la femme qui pleurait son roi, père de son défunt époux, et invectivait celui qui leur avait arraché la vie à tout deux, le roi et l’époux, à celle qui va épouser ce même assassin. C’est merveilleux ! Je veux bien admettre qu’avec Thomas Jolly (incarnant le King of Freaks), on a un Richard qui a quelque chose de franchement sexuel, mais bon quand même. Le monsieur a légèrement tué son mari, le père de son mari et a contribué à la mort de son père. Mais sinon elle le pardonne, sereine! Et après elle ose râler de devenir la reine…

Dans cette mise en scène de Thomas Jolly, on a un personnage de Richard qui retrouve de sa superbe. Il est aussi fascinant que ses actions sont monstrueuses. Et sa dite monstruosité physique est si stylisée, par la parure en fourrure et plumes représentant sa bosse, qui croît à mesure qu’il verse dans le meurtre, par la peinture argentée sur son bras, et même par le travail physique de posture de l’acteur, qu’il redevient humain et on a presque envie de le voir sur le trône. Et après Henry VI, où on le voyait souffrir des railleries, on peut presque le comprendre. Dans ce « presque » réside l’ambiguïté de Richard, aussi attirant, parce qu’on va pas déconner il a la sacrément la classe le salaud, que repoussant, et dans cette mise en scène on peut comprendre le geste de Lady Anne. Sinon, pourquoi l’Odéon entier aurait-il scandé ce nom de « Richard », dans la grandiose mise en scène de ce dernier de son refus du trône quand ses intrigues permettent que l’on lui propose ? Dans sa chanson « I’m a dog, I’m a toad, I’m hedgehog », Richard nous crie pourtant « I’m a monster ! », et c’est jouissif ! On en veut plus ! Thomas Jolly joue avec nous et nous montre bien qu’avec un peu de spectacle on est tous prêt à acclamer des tyrans, fussent-ils des monstres !

BonneMère

Le vrai cirque humain

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Il y a quelques semaines, des compatriotes se faisaient saigner par des porcs fous de Dieu. Jusque là si enclin à l’ouverture sous toutes ses formes (frontières, mœurs, visière de casque…), Môssieur le Président décida brusquement de tout fermer en décrétant l’état d’urgence. Fous les croissants au congélo Julie, je ne viendrai pas ce matin !

Sur la mention officielle de l’expression « état d’urgence », c’est tout le pays qui se constipe et suffoque. Et que je suis contre l’état de l’urgence ! Et que nos libertés alors ! Et même que les députés c’est des fainéants qui ne votent même pas ! Bla. Bla. Bla. Le fait est que le pays entier bloque sur la question du so-called « état d’urgence », comme un CM2 quand on lui dit « 7 x 8 ? »

Une étrange idée vint cependant tripoter mes neurones alertes : sommes-nous réellement dans l’urgence ? Je veux dire, éprouvons-nous l’urgence du plus profond de notre être ? Sentons-nous la nécessité impérieuse de faire vite pour se mettre en sécurité à chacun de nos mouvements quotidiens ? Non, certes. Mais enfin ! Il est urgent de se protéger contre les fous de Dieu ! Comme si l’urgence, c’était de lutter contre l’état d’urgence ! Certes, la situation autorise quelques largesses bien senties de la part des services de police. L’observateur averti note en effet que nombre d’enquêtes judiciaires progressent plus vite qu’à l’ordinaire. Autrement dit, l’état d’urgence, c’est un peu la disparition des formes, des procédures habituelles qui permettent aux suspects de se maintenir dans l’existence hors les murs de la Santé.

Mais tout cela revient en fait à se poser la question suivante : « où se situe la véritable urgence ? », ou mieux : « à quoi devrions-nous porter toute attention et sur quoi devrions-nous faire porter nos efforts ? » Titou pose la question, parce que Titou à l’impression qu’en ce moment, on ne dirige pas notre attention où il faudrait qu’on la dirige et qu’on fait du branlage médiatique de sujets aussi important qu’un pet de panda au zoo d’Beauval.

Titou, quant à lui, croit que ce qu’il est urgent de faire, c’est de penser la barbarie que l’on pratique au quotidien sans trop s’en rendre compte. Ou plutôt, si l’on s’en rend compte, de cette barbarie, tout cela s’effectue sur un mode très léger. C’est comme un petit aphte naissant dont on s’évertue à ignorer l’existence, mais qu’on sent grossir et gêner de plus en plus chaque minute. Cette barbarie, sport national du moment, c’est l’indifférence à l’égard de la souffrance. De qui ? De quoi ? Où ? Mais qui souffre ainsi sans qu’on le sache ? Arrêtez votre char ! Titou va vous dire tout cela très clairement pour qu’enfin vos sourcils vous arrêtiez de froncer.

Voilà, Titou va le dire ; il inspire fortement par le nez, pour l’emphase (prononcer « emphâââse »), et s’élance : je peine à concevoir qu’on oublie si vite les migrants et je me demande si c’est une maladie chez ceux qui oublient et emploient le mot « urgence » à tout bout de champ, ou s’il s’agit d’un cynisme féroce. En réalité je sais bien qu’on n’a pas oublié les migrants syriens mais un tel détachement m’étonne de la part de mes compatriotes. Car quand dès potron-minet je me lève et me trouve nez à nez avec des photos de cadavres imbibés d’iode, je ne parviens pas à me demander si c’est grave qu’on verse des nouilles dans le slip d’un chroniqueur télé – qui a par ailleurs choisi l’humiliation tout seul comme un grand au moment il a mis les pieds sur ce plateau télévisé ; je ne parviens pas non plus à saisir la gravité et l’importance juive du nouveau pet littéraire de BHL par rapport au ramassage de migrants ; et je ne parviens pas enfin à saisir la hargne avec laquelle certains luttent contre l’état d’urgence alors que l’urgence est ailleurs. C’est au-dessus de mes forces. Car je constate amèrement que l’on continue d’oublier ce qu’il y a pourtant de plus digne à penser : les hommes, l’entraide, la sympathie. Ainsi pense-t-on davantage au slip de l’homme rempli de nouilles qu’à l’homme lui-même. Ainsi piaille-t-on que « nos » députés ne daignent ramener leur cul à l’Assemblée pour voter pour ou contre la déchéance de nationalité. Fait-on semblant, ou pense-t-on vraiment que tout cela est urgent ?

L’était d’urgence, ce sont les enfants qui s’aplatissent comme des crêpes humides et flasques sur les galets des plages turques. Et la barbarie, du moins une autre de ses formes, c’est de branloter la langue en se demandant si oui ou non on fout un accent circonflexe à « sur ». Ou alors, c’est du cynisme, et on décrète que ce qu’il y a de plus urgent, c’est Hanouna (mentionnons l’infâme !), Finkie (« Taisez-vous ! »), les paquets de clopes neutres et toute l’bordel. Tout cela serait plus urgent que le sauvetage des Aylan qu’on ramasse à la pelle, inertes. Mais non. Ce qui est urgent, c’est cette douce indifférence qu’on pratique et qui, elle aussi, tue.

Ainsi, Titou pense-t-il que le vrai cirque humain (parce qu’on a un thème, faut pas déconner !), c’est ce jeu de rôles où chacun joue à celui qui oubliera le mieux – c’est-à-dire le plus et le plus rapidement –, ce jeu où chacun se justifiera le mieux d’avoir détourné le regard. Et Titou pense que si le coefficient d’indignation morale pouvait apparaitre sur le front de chacun, beaucoup se planqueraient de honte. Et Titou, malgré lui et un peu hors contexte, se rappelle les mots de Tocqueville : « (…) je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres… »

Titou vous remercie de l’avoir lu.

L’épiphanie selon Saint Manu

C’était la fin des vacances universitaires, l’été indien, le temps des boulevards ensoleillés et des balades en vélo derrière les bus. C’est à ce moment que je l’ai rencontré. Il était grand, il était gros, il était lourd. On me parlait de lui depuis des années. On m’en parlait tellement qu’il me semblait trop adulé pour ne pas être terriblement lisse, conventionnel, fade. Pendant toutes ces années je m’en écartais avec dédain, je le fuyais.  Son aspect, son histoire, tout me semblait esthétisé, ennuyeux, convenu. Mais il y a eu ce 15 septembre 2015, cette ultime citation, ce commentaire de trop, cette personne qui m’a finalement précipité à sa rencontre dans les allées. C’est donc persuadée que j’allais perdre mon temps que j’ai dit : « Excusez-moi, vous avez le tome 1 de Blast s’il vous plait ? ». Une fois arrivée chez moi, le thé infusé et le canapé couvert de mon grand corps je me plongeais dans la lecture de cette BD aux airs de bouquin d’exposition aussi prétentieux qu’insipide.

Pendant deux semaines, j’ai mangé, dormi, je suis sortie, avec Blast. C’était l’extension de ma main droite, l’horizon de mon regard, je ne vivais, respirais qu’à travers les dégradés de noir, les ombres chinoises et les dessins d’enfant. Du coup Manu, cet article sera mon mea culpa. Oui mon mea culpa parce que d’un autre côté je le savais. Je le savais que tu serais génial, que ma haine ne venait que de mon complexe de meuf qui se veut calée en BD et qui ne t’a jamais lu. Non, non Manu tu n’es pas un vendu parce qu’on a adapté Le Combat ordinaire sur grand écran, t’es un bon gars, un grand gars.

J’ai toujours refusé d’être une extension de Wikipédia, je te laisse donc googler « Manu Larcenet » pour voir la qualité du bonhomme. Évidemment il est de la mifa Fluide, évidemment il a été primé, évidemment c’est l’un des rares ouvrages où le consensus autour de la qualité de son travail ne fait pas de lui un artiste démago et trop doué pour être honnête. Je n’ai pas encore lu le tome 3 (je n’ai pas les moyens de lire le tome 3 plutôt parce que c’est le genre de BD que tu as besoin de posséder après les avoir connu, ces BD qui sont pour toi des toiles de maître abordables, et tant pis si ça existe en 15 000 exemplaires) donc oui c’est pas très professionnel comme article mais au moins cet article est certifié sans spoiler.

En gros, c’est l’histoire d’un pauvre type obèse arrêté par la police pour le meurtre d’une gamine. Mais c’est pas le meurtre qui nous intéresse, c’est le voyage qui l’a mené dans ce commissariat, c’est le voyage intérieur, métaphysique et incompréhensible aux deux policiers qui l’écoutent, ce voyage aux airs de révélation mystique d’autant plus intriguant qu’on connaît sa sanglante étape finale : le meurtre de cette pauvre fille. Blast se présente comme un roman à l’envers, un roman qui ne commence véritablement qu’au départ de Polza Mancini, critique gastronomique bedonnant qui quitte femme et boulot pour mener une vie de vagabond alcoolique. Pourquoi faire ? Pour le blast. Le blast c’est l’épiphanie qu’il connaît une énième nuit de soulerie en solo avec son gin, c’est la révélation, l’appel de Dieu, de son Dieu tout personnel. Le blast c’est ce qui porte son périple de la forêt aux maisons de vacances en sommeil, aux réseaux de drogue en campagne française, à milles aventures toujours plus marginales, toujours plus dangereuses.

Plus qu’un roman à l’envers c’est un roman à mille temps non seulement parce qu’il entremêle passé et présent mais parce que le passé lui-même est tressé de mille fils, de l’enfance, de l’adolescence, de l’adulte, du vagabond. Avec les lignes de vie de son personnage, Manu Larcenet trace le chemin pour descendre à l’intérieur de cet homme brisé par le père, par son poids, par la platitude de sa vie. Un homme qui voit une révélation dans les drogues et qui part en quête sans qu’on arrive jamais à dire s’il est totalement abruti ou le nouveau messie. Plus encore, à travers son périple, Polza Mancini devient progressivement l’incarnation de nos propres quêtes, de notre absolu, de notre conscience et c’est d’autant plus fascinant qu’on a pas vraiment envie que notre être soit un camé obèse. Cette allégorie de notre mysticisme transpire dans le dessin, un dessin sombre, profond et mouvant comme une eau dormante qui nous attire et nous angoisse. Il joue sur les dégradés de noir, les courbes, les suggestions créant un nouvel espace-temps, presque astral.

En alternant les plans larges comme peints à l’encre de chine et les macroplans tellement macro qui tu as l’impression que ça bouge, Blast a l’air d’un film d’auteur pas chiant, vivant. C’est sûrement du aussi aux dessins d’enfants mais pour ça je vous laisse la surprise.

Shamsi.

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L’horoscope du Dr. Céphalopodus – Février 2016

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L’horoscope du mois

Bébé Cadum

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Bélier

Rendez-vous vite sur Archives.org pour télécharger tout à fait légalement le film Freaks, qui est la référence obligée pour parler de freaks. A côté, la quatrième saison de American Horror Story, c’est de la gnognotte.

 

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Taureau ailé

La lune tourne autour de Mercure, il est donc temps d’avoir un grand débat à propos du loup-garou dans Harry Potter 3. Parce que c’est vrai qu’il ne ressemble pas du tout à un loup, c’est vrai qu’on l’a tous critiqué des milliers de fois en prétendant que c’était une sorte de rat géant et rachitique, mais maintenant que nous avons grandit et gagné et maturité, il est temps. Il est temps de reconnaître qu’en fait, ce loup garou est un bon loup garou, beaucoup plus flippant que s’il avait vraiment ressemblé à un loup. Et il fait vraiment sursauter dans le plan séquence ou il apparaît soudain derrière l’arbre où sont planqués Harry et Hermione. Oui. Tout à fait. J’ose le dire, le crier à la face du monde. Et ce mois-ci, vous êtes d’accord avec moi. Ne niez pas. C’est écrit dans le ciel.

 

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Gémeaux maléfiques

Si vous sentez de mignonnes petites cornes vous pousser sur le crâne, n’ayez crainte : vous n’êtes pas cocu(e)s mais simplement possédés par Satan.

 

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Cancer

Travail : entouré de vos collègues, vous êtes tentés de suivre votre instinct et d’accomplir des gestes inconsidérés. Ne vous laissez pas glisser sur cette pente dangereuse et rappelez-vous que personne n’a envie de vous voir sauter sur un bureau pour y rugir, l’oreille sanglante de votre voisin entre les crocs : il est très mal élevé de crier la bouche pleine.

 

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Lion

Vous êtes taraudés par cette terrible question : comment le cinéma d’horreur s’est il renouvelé dans les années 40 ? Voilà la réponse : alors que dans les années 30 on avait commencé par montrer les monstres pour terrifier le spectateur, on comprend ensuite qu’une créature cachée mais entendue est souvent plus effrayante qu’un acteur mal déguisé ou qu’un machin en papier mâché. La Féline est un bon exemple : dans ce film de Jacques Tourneur (1942), une jeune femme originaire de Yougoslavie (déjà, rien que ça, pour l’époque, c’est assez effrayant) se transforme en lionne (oui c’est un pouvoir qu’ont tout les Yougoslaves dans le film c’est comme ça) dans l’obscurité d’une piscine pour effrayer une rivale amoureuse. On ne voit jamais la lionne, mais on entend l’écho des rugissements dans l’espace de la piscine, qui rend un son bien particulier (vu qu’il y a de l’eau et tout). Ça fait peur.

En fait non La Féline ça ne fait plus vraiment peur. Mais la démonstration vaut aussi pour Alien. Sans la piscine.

 

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Vierge de Nuremberg

Sans plus vous retenir, vous vous précipitez pour voir L’Homme qui Rit, film de Paul Leni adapté du roman de Victor Hugo. Car oui ! C’est le personnage principal de ce film, défiguré par une bande de chirurgiens faiseurs de monstres, qui a inspiré le Jocker de Batman. Tout le monde aime le Jocker dans Batman. Donc tout le monde aime L’Homme qui Rit. Ruez-vous donc.

 

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Balance

Votre entourage vous oppresse, surveillant chacun de vos faits et gestes et cherchant à vous contrôler. Ne vous laissez pas mettre en cage : jusqu’à début avril, gardez en permanence une lime à ongle sur vous au cas où il vous faudrait venir à bout de chaînes ou de barreaux.

 

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Roi Scorpion

Comme le signal Eisenstein, un cafard filmé en gros plan est plus effrayant qu’un troupeau d’éléphants en plan large. Ce mois-ci, votre astrologue fait des études de cinéma ; loin de lui cependant l’idée de vous comparer à un cafard, à un éléphant ou même à un gros plan.

 

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Sagittaire

Allez vite chez le coiffeur avant de ressembler à Justin Bieber ou à Donald Trump.

 

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Capricorne

Pluton et Jupiter s’alignent : les partiels du premier semestre sont passés, ceux de fin d’année ne sont pas encore tout à fait proches, vous plongez donc dans l’oisiveté et, tel un grizzli-garou, vous vous couvrez de poils. La paume de votre main est particulièrement touchée.

 

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Verseau

Jupiter et Vénus sont éclipsés par Uranus, ce qui entraîne un gros relâchement dans votre comportement. Attention à ne pas devenir la personne la plus infecte sur Terre. Ceci dit, vous avez encore une certaine marge avant d’atteindre ce stade, comme vous le constaterez en regardant Pink Flamingos, film culte de John Waters dont l’héroïne, Divine, s’est auto-proclamée « filthiest person alive ». Vous découvrirez aussi dans ce film la terrible origine de Jessie et James de la Team Rocket. Ou bien vous ne verrez pas ce film, qui est par moment absolument insoutenable et pourrait par exemple vous faire vomir.

 

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Poisson

Ce mois-ci, Neptune tourne dans le sens trigonométrique : si, au détour d’un rayon poissonnerie, vous rencontrez par une nuit sans lune une créature humanoïde palmipède pourvue d’antennes et couverte d’écaille, n’ayez crainte. Sous une apparence au premier abord un peu effrayante, c’est le grand amour qui fait irruption dans votre vie. Vous vivrez heureux et aurez de nombreux têtards.

 

 

Nigthmare before Christmas

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Soudain, les sirènes se mettent à crier. Un OVNI traverse l’espace aérien ! Est-ce un oiseau ? Est-ce un avion ? Non, c’est un barbu ! Hélas nous vivons une époque où la pilosité faciale éveille la suspicion, surtout lorsque le propriétaire de ladite pilosité transporte avec lui moult colis potentiellement piégés et qu’il est entré sur le territoire national sans autorisation. Les canons sont donc braqués sur l’énergumène, et feu ! Les rennes effrayés font une embardée, le Père Noël perd le contrôle de son traîneau qui va s’écraser dans la cour de la Sorbonne.

Se relevant péniblement, le bonhomme fait face aux statues de ses deux glorieux homologues barbus, Victor Hugo et Louis Pasteur. Son traîneau n’a pas été trop abîmé, la cargaison n’a pas souffert, mais les rennes ont quitté leur poste. Exténués et effrayés, ils se sont installés sous les arcades et sont maintenant plongés dans la lecture de livres de poches (les uns se sont regroupés autour d’un Kundera, un autre, à l’écart, potasse Sénèque). Mr Noël les invective, il faut se remettre au travail, mais c’est en vain qu’il crie de douleur de fureur et de rage et qu’il pleure. Il décide alors de partir en quête de quinoa, seul carburant capable de remettre d’aplomb ses rennes.

Le brave vieillard à la barbe fleurie quitte donc la sacro-sainte enceinte de l’université pour se mettre en quête de Boboland, terre bénie où le quinoa germe à longueur d’année. Perdu dans la nuit de la rive gauche, il demande son chemin à un individu bizarre portant un T-shirt « the Who ». Mais à cette heure-ci, tout les magasins bios sont fermés ! L’Institut finlandais rue des Écoles lui même est porte close. Au bord du burn-out, le pauvre homme avance au hasard boulevard Saint-Michel, passant devant les vitrines où trônent, inaccessibles eux aussi à cette heure, les CD d’Edith Piaf et les BD de Dupuy-Berbérian qu’il aurait pourtant voulu mettre dans sa hotte.

C’est alors que, désœuvré, le Père Noël arrive devant le théâtre de l’Odéon. Une foule immense est justement en train d’en sortir, qui a vu la dernière pièce de Romeo Castelluci. S’il n’aime pas les gens qui toussent au théâtre (les salauds!) le barbu aime beaucoup tout les autres spectateurs et se mêle aux joyeux attroupement. Soudain la ville est en fête et en délire, les cris et les rires éclatent et rebondissent autour de lui. Mais voilà qu’on le reconnaît ! On s’attroupe autour de lui et on l’acclame, on le hisse sur une table et on lui demande un discours.

Mr. Noël a beau être amateur de harengs fumés, il n’a jamais été particulièrement doué pour haranguer. Que dire à tout ces visages qui le scrutent en attente d’une parole inspirée ? « I would prefer not to » se dit-il. Il examine chacun de ceux qui sont là, un à un. Mais on commence à s’impatienter. Alors, pris de court, il entame Foule sentimentale d’Alain Souchon.

Immédiatement, c’est l’euphorie la plus totale, la folie furieuse. La foule se déchaîne et tente d’arracher les vêtements du chanteur qui se retrouve sans son manteau, frissonnant dans ses collants fushia (on est en décembre, la nuit, et place de l’Odéon il y a des courants d’air). Le hashtag #Barbusentimental fleurit sur les réseaux sociaux.

Éperdu parmi ces gens qui l’ovationnent, étourdi désemparé il reste là. Tout cela est bien gentil, mais toujours pas de quinoa à l’horizon ! Le Père Noël lance un appel à ses admirateurs, quelqu’un ne saurait-il pas où trouvez du quinoa les amis ? Mais on ne l’écoute pas, et on le porte triomphalement à travers les rues. Emporté par la foule il se retrouve sur les bords de Seine.

C’est alors qu’il passe devant la fontaine Saint-Michel. Et là, que voit-il dans le bassin ? Un banc de sushis à volonté qui tourbillonne ! Les sushis sont une alternative tout à fait acceptable au quinoa – en fait, c’est même beaucoup mieux. Mais le bruit du cortège a effrayé les poissons, qui s’agglutinent le plus loin possible de la surface. Le Père Noël plonge et va les attraper. Aucun ne parvient à échapper à l’emprise de ses grosses mains velues et sensuelles.

De retour devant la Sorbonne, le barbu croise les rédacteurs du Barbu, occupés à distribuer héroïquement des liasses à la populace en délire (certains rédacteurs, un peu agoraphobes, sont au bord de l’évanouissement tandis que d’autres s’en donnent à cœur joie). Le Barbu qui ce mois-ci vous parle justement de la foule, la foule dans tout ses états : manifestante, tonitruante, mouvante, dangereuse ou rassurante, sentimentale, aquatique, théâtrale, bobo, sous une pluie de lave en fusion… Après avoir acheté un exemplaire comme tout le monde, le Père Noël rentre dans la cour où il retrouve ses rennes. Il leur jette en pâture le banc de sushis qu’ils dévorent goulûment. Revigorés, ils sont prêts pour le décollage. Alors que la foule envahit la cour et l’acclame à grands cris, le bonhomme enfourche son traîneau tel Daenerys Targaryen son dragon (spoiler alerte) dans l’arène de Mereen à la fin de la saison 5 de GoT. Il s’envole vers d’autres cieux tout en vous souhaitant d’excellentes fêtes de fin d’année.

Le Dr. Céphalopodus

 

La farandole

farandole

Perdue dans la ville, je marche je marche pour oublier ma solitude. Le bruit de mes pas me rassure déjà, le goudron chaud me rappelle que je ne suis pas seule. Une ombre derrière moi. Nous sommes deux, je sens son odeur suave. Mais cet instant ne dure pas, nous sommes déjà trois. Sur la place, d’autres attendent que le corps se réveille, et un vent d’euphorie souffle sur nos petits cœurs mous.

J’oublie, j’oublie tout. La marche nous tient chaud, nos corps se frôlent puis se touchent. Je frémis. J’aperçois trois ouvriers, là-bas, hors de la foule.  Ils sont droits comme toi et moi. Mais ils sont dignes. Pas le temps de s’attarder, la masse avance en silence. Nous sommes désormais. Des dizaines, des centaines, des milliers, je n’en sais rien. Je m’entends rire. Je ris de perdre ce corps encore attaché à moi.

Tu comprends quelque chose toi ? Je vois des uns des deux des trois, mais je ne m’y vois plus. Laisse aller laisse aller, le rythme s’insinue. Trop tard trop tard trop tard. Je suis trouble, en fête, en délire. Les cris les rires. Bousculent, rebondissent, moi. Désemparé, se recule, ses bras traînent, entrainent. Flots mots. La folle farandole nous y mène, mais déjà je n’y suis plus. Ivre je crois rire mais je ne ris pas.

L’euphorie ? Elle est triste, triste. Triste et brutale. Je le serre dans mes bras jusqu’à l’étouffer. Lui c’est moi, j’étouffe aussi. La fusion se confuse. Je dois sortir mais je n’y parviens pas.

Je trébuche, la foule m’empoigne. Je sens mes membres éparpillés. Ecrasés par la foule, la farandole s’étiole. Le corps se meurt, mais ne se sépare pas. Je n’en fais plus partie, ou bien si. Je suis une partie, mais une partie perdue. Trop de sentiments me cognent, lâchez-moi.

Toi moi nous sommes devenus fous je crois.

Le Papouchet

La pêche à la foule

peche a la foule

Quand j’étais petite, je prenais un plaisir particulier à remuer pendant de longues minutes le contenu visqueux des étangs de Port Gallier, avec un gros bâton en bois. C’est que, lorsqu’on tourne et tourne et tourne de grosses volutes noires surgissent du fond des eaux et viennent étrangler le bout de la tige. Un monstre oublié tord ses tentacules pour attraper la pointe qui va toujours plus vite, jusqu’à creuser la surface de l’eau en clapotis sombres et furieux. Au milieu des arbres sous la lumière grise qui tremble un peu on voit l’eau frémir d’un spasme nerveux. Puis ils sortent d’un coup et percent la vase en mouvement en faisant scintiller leurs écailles de couleurs sans nom, comme si on avait sans faire exprès réveillé quelque chose. Un secret, une promesse sous la terre molle et les cailloux glissants.

Je m’en suis rappelé il n’y a pas longtemps lorsque tout à coup j’ai senti le ciel se gorger de vase pendant qu’ailleurs on tirait sur des gens. Lorsque le flux d’information imprégnait si fort nos esprits qu’on se regardait en se demandant, est ce que tu veux me tuer toi tu as un gros manteau lourd peut être d’explosifs et ta grande barbe noire est ce que c’est parce que tu trouves ça joli ou que Dieu trouve ça mieux.

Je me suis dit quelqu’un quelque part a crevé la surface des eaux avec une kalachnikov.

Le front national s’est emparé de cette peur et j’ai repensé à l’écorce du bois humide qui s’enfuyait dans l’eau. Donald Trump jure de bannir les musulmans. Marion Maréchal Lepen promet de fermer les plannings familiaux parce que l’Etat ne doit plus payer pour les erreurs de jeunes filles immatures et fertiles. Les contractions de l’Etat d’urgence accouchent de mesures policières batardes.

Le bâton tourne et tourne et tourne et les monstres s’agitent en dessous. Les manifestations contre l’Etat d’urgence s’accumulent et les cellules toujours vides de Rueil Malmaison se remplissent parce qu’il n’y a plus de place pour ranger les désobéissants. Je connais quelqu’un à qui un flic a dit je vais te faire rentrer la langue dans les yeux. Dans mon village ils ne veulent plus de la gauche ni de la droite donc pourquoi pas tenter le FN au moins on aura tout essayé.

Quelque part, sous une lumière grise les eaux boueuses convulsent lentement. Dans le bouillon noir, le magma terreux on aperçoit leurs couleurs sans nom comme des rayons crépusculaires entre les arbres. On prend courage et on saisit sa perche comme ils faisaient avant au temps des ancêtres. On la pique une fois, deux, toujours acharné, toujours enragé de l’enfoncer dans le vide. Jusqu’à ce que tout d’un coup, au cœur du siphon qu’on remue frénétiquement, un poisson surgisse un instant égaré. Alors, sans hésiter, la perche férocement serrée entre nos doigts s’abat sur la membrane fine de ses écailles et ressort, victorieuse, brandissant en l’air son corps gigotant plein de vie. Ne le laisse pas tomber car si tu le laisses tomber dans l’eau tu vas mourir à l’intérieur.

Ils appellent ça « la pêche à la foule ». Parce qu’on foule la vase des eaux pour aller chercher les poissons.

Foule d’idées vives et de combats terribles qui sortent des eaux lorsqu’on remue les monstres.

Combats réveillés par l’agitation des monstres d’ailleurs et d’ici.

Peut-être sont-ils là pour nous réveiller d’une longue léthargie à regarder d’un regard vide et bleu les eaux limpides et calmes, en se demandant ce qu’on peut bien foutre là à attendre comme des cons qu’on nous serve sur un plateau une raison d’exister.

Alesklar

 

Paris je t’aime bien

paris je taime bien

Je suis née à Paris, j’ai même toujours vécu à Paris, et après ce qui s’est passé je me suis demandée si j’allais en parler. Parce que bon, la chroniqueuse BD qui se prend encore pour la spécialiste société de Libé, bof. Mais je suis quand même vraiment triste et oui c’est larmoyant mais j’aime beaucoup, beaucoup, beaucoup Paris et j’aimerais bien qu’on en parle un peu, juste un peu, genre ça va durer une page.

J’ai jamais trop compris en quoi Paris pouvait être une fête mais je l’ai toujours trouvée aussi bruyante qu’un nouvel an avec 200 personnes dans 50m2 au moment du décompte. Et si Paris est la plus belle ville du monde avec ses Champs-Elysées et ses croissants dorés sur les comptoirs, elle l’est aussi avec son odeur du métro, son vomi à tous les coins de rue et ses klaxons sur le boulevard Magenta à 18h-19h.

Du coup j’ai pas envie qu’on fasse une grande déclaration à Paris sur fond d’Edith Piaf mais plutôt qu’on en rit, qu’on s’en moque, parce que c’est quand même tout ce qu’elle mérite. Et pour ça, je me suis dit que ça serait bien de parler de Bienvenue à Boboland de Dupuy-Berbérian.

Dupuy-Berbérian c’est l’association de Philippe Dupuy et Charles Berbérian qui révolutionne la BD depuis 1983. Selon Wikipédia, leur dernière collaboration date de 2009 mais je veux croire qu’ils vont nous sortir un truc de folie un jour prochain.

Dupuy-Berbérian c’est mes premiers émois BD, c’est Monsieur Jean et Le Journal d’Henriette lus et relus toute la nuit en douce sous la couette (pitié VA LES LIRE, ça va révolutionner ta vie), c’est le Grand Prix d’Angoulême en 2008, c’est des monstres, des Dieux. Bref, les mecs pèsent dans le game et je crois que je les aime tout particulièrement car ils prouvent à chaque page que la BD est un truc de gens intelligents et est un travail intelligent.

Bienvenue à Boboland, un livre sérieux de Fluide Glacial (dès la maison d’édition tu sais que ça être ouf), est une étude du « comportement humain en milieu urbain ». Cette étude se compose d’une multitude de lignes de vie entre-mêlées les unes aux autres rejoignant les mêmes problématiques et créant ensemble le patchwork que sont les bobos, ce cliché parisien qui tend à valoir pour définition universelle aux yeux du monde. Si on a évidemment des planches solitaires qui témoignent d’un changement de nos sociétés (j’ai beaucoup ri en lisant l’histoire du business man qui rachète le dernier étage d’un squat pour en faire un loft indé), on suit globalement les (més)aventures de plusieurs personnages aussi emblématiques que clichés. Mes deux préférés restent, encore et toujours après trois tomes et 15 relectures, cet artiste qui essaye de révolutionner le monde tout en suivant le mouvement et reste finalement un looser, la trentaine tardive et son t-shirt de « The Who » qu’il a depuis 15 ans sur le dos, et le burn-out total d’un jeune père qui lâche sa vie parfaite de cadre dynamique pour baiser à tout va et suivre le flow.

On retrouve ici le trait de Dupuy-Berbérian, un trait que j’ai toujours trouvé particulièrement spécial. Le facteur « je les lis depuis que j’ai 8 ans » doit beaucoup jouer mais ils ont trouvé le juste milieu entre le gribouillage sur un coin de table et le dessin fin et fragile. Les dessins Dupuy-Berbérian ont l’air d’être faits sans effort d’un trait de plume désinvolte et moqueur et pourtant. Il y a une justesse, une spontanéité et surtout une vie dans leurs dessins qui portent avec douceur et exactitude un humour second degré aussi spirituel que grinçant. Ils dressent un portrait sans concession, parfois exagéré, d’une société risible et on en redemande. Parce que c’est drôle mais pas seulement, parce que c’est beau mais pas seulement. Comme tout le travail de Dupuy-Berbérian, Bienvenue à Boboland a de l’âme.

Cet ouvrage n’est vraiment pas mon préféré de Dupuy-Berbérian et je l’ai plus choisi pour le thème qu’il traite que pour sa capacité à représenter le travail de ces deux dessinateurs/scénaristes de génie. J’aimais l’idée de te parler des terrasses des cafés et des naturalias en s’en moquant doucement, comme on taquine son meilleur ami parce qu’on arrive pas à lui dire combien on l’aime.

Il n’en témoigne pas moins d’un changement intéressant dans leur manière de travailler tant dans le dessin que dans le traitement de l’histoire. Mais pour comprendre ce commentaire énigmatique il va falloir aller lire Monsieur Jean et Henriette.

P.s : Le Fluide glacial du mois de décembre interview Charles Berbérian, ça vaut le coup d’y jeter un œil. (J’aime quand j’ai les mêmes idées que mon magazine préféré).

Shamsi