Please be my freak

marguerite

Ce mois-ci, l’édito c’est pour Shamsi (t’as vu je commence avec une rime) et en plus on parle des « Human freaks ». Honnêtement, ça ne pouvait pas mieux tomber : toute ma vie j’ai été l’enfant fou, l’ado étrange, la meuf « sympa mais avec un pète au casque ».  Du coup j’ai allumé tous les neurones de mon cerveau mal branché pour me lancer dans un long témoignage vibrant, parlant, touchant, émoustillant, sur ce que c’est d’être une « human freak » au 21ème siècle.

Sauf que.

Sauf que j’avais beau m’agiter le bocal, impossible de témoigner de quoique ce soit. Je me suis jamais sentie « freak » – peut-être en décalage mais quand t’as la courbe de croissance d’un basketeur de NBA tu t’habitues – et je l’ai pourtant toujours entendu. A force, je l’ai même intégré à ma personnalité jusqu’à en faire son point d’orgue ; comme si mon étrangeté était le fondement de ma personnalité. Et maintenant que je dois parler des « Human freak » et que j’essaye de dépasser la perception populaire des Hercules de foire et autres femmes à barbe pour m’intéresser à ce freak 2.0 si à la mode avec son étrangeté toute psychologique je me trouve coite. Et pourtant Dieu sait que j’ai entendu parler de mon étrangeté toute ma vie : à mon premier rire ma mère s’est demandé si j’étais pas anormale parce que j’avais poussé un son hyper guttural en me suspendant à un accoudoir…

Mais quand j’y réfléchis, je me rends compte qu’être cette fille bizarre qu’on pointe du doigt c’est juste entendre les gens dire que t’es bizarre alors que tu fais un truc qui te semblait parfaitement normal jusqu’à présent. Et qu’en vrai tu trouves toujours normal mais tu sens que… bah y a un truc qui va coincer. En m’intéressant à la question du freak je sentais combien tout ce qui me permettait d’interagir avec les autres, était marqué de cette étrangeté, de ce malaise. Comme si je n’avais jamais aimé comme tout le monde, ri comme tout le monde, vécu comme tout le monde, dans la joie comme dans la peine.

La question n’est même plus si j’ai vécu mais comment j’ai vécu, si cela a été normal, si j’ai dit ce qu’il fallait et surtout comment il le fallait. Rétrospectivement, j’ai passé plus de temps penchée sur la façon dont j’avais dit les choses que sur ces choses. Particulièrement quand je voulais exprimer mon amour. Quand tu es marqué d’étrangeté, tu es éloigné, tes sentiments, aussi sincères soient-ils, deviennent presque une anomalie, quelque chose d’aussi « freak » que toi.

Pour aller plus loin, j’ai googlé. Après avoir dépassé la page Wikipédia (vous valez mieux que ça) et la page du Larousse traducteur, je suis tombée sur cette contributrice de l’Urban dictionnary qui disait un truc du genre « les freaks sont juste des gens qui vivent un peu dans leur tête, c’est pas eux qui cherchent à se faire appeler comme ça mais comme ils se comportent comme s’ils étaient seuls on dit qu’ils sont étranges »[1] . Y a aussi des gens qui t’expliquent que ça désigne les salopes BDSM au visage virginal mais cette définition n’est pas pertinente dans cette explication.

Le « freak » c’est la différence. La différence à un instant t, face à un groupe G dont les codes ne correspondent en rien à ce qu’il se passe dans la tête de cette personne qui sera pointée comme une « freak ». Il est évident qu’avec cette définition le spectre du « freak » va de Rocco Luka Magnotta à ce mec un peu dégueulasse qui mâche la bouche grande ouverte. Mais pourquoi pas ? Et si même toi, la semaine dernière, quand t’as fait des courses, le mec derrière toi à la caisse s’est dit que ton caddie était celui d’un « freak »? Et d’ailleurs tu crois que le monde entier considère comme normal – et même sain d’esprit – d’avoir une gastronomie qui sert encore des cuisses de grenouille ou des escargots ? Non. Bien sûr que non. Et tant mieux. C’est chouette d’être un peu bizarre pour d’autres gens, c’est saler le quotidien des autres, c’est égayer sa vie, c’est ressentir plus, plus fort, parce qu’il y a moins de barrières, parce que tu t’écoutes plus, parce que tu te fous un peu la paix. C’est chouette d’être bizarre tout court même ! Ce qui est moins chouette c’est quand le groupe G te considère trop bizarre à cet instant t, puis à l’instant t’, à l’instant t’’ et encore, et encore. De plus en plus. C’est moins chouette parce que c’est douloureux, parce que ça devient douloureux d’être soi.

Un jour, un amoureux m’a dit « je t’aime parce que t’as un côté autiste ». Avant que j’ai eu le temps de me vexer de cette énième synonyme de « freak » dans le langage populaire (et mal renseigné) il a continué. « Non mais on a tous un côté autiste, ce qui est bien avec toi c’est que tu le laisses s’exprimer et on devrait tous les laisser s’exprimer, on vivrait mieux, plus fort, parce que les autistes ils voient tellement de trucs qu’on masque avec nos codes à la con ».

Ce mois-ci je suis heureuse d’écrire l’édito du numéro où on casse les barrières, où être freak ça fait mal, ça fait peur, ça fait bizarre, mais surtout, surtout, c’est être soi.

Shamsi

[1] Cette citation n’est en rien une citation dans le texte. Je t’épargne la citation littérale de ce commentaire à l’anglais et à l’orthographe que nous qualifierons de douteux.

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D’un trou sombre de la terre

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« Le nommé Ushikawa lui faisait penser à quelque chose de répugnant surgi d’un trou sombre de la terre. Quelque chose de visqueux, d’insaisissable, quelque chose qui ne devrait pas être exposé en pleine lumière. » (Haruki Murakami, 1Q84)

Ushikawa n’est plus homme. Quelque chose de répugnant. Son corps boudiné, empâté, respire mal. Il inspire le dégoût aux autres et respire le dégoût des autres. Il exhale une odeur douloureuse. A chaque pas du dit Ushikawa, de grosses gouttes glissent entre les plis de sa peau molle. Il marche ou rampe, la différence est mince, même à bien l’observer. Sans cou, limace informe unie de la taille à la tête, qu’il a chauve et plate, il est peu dire qu’Ushikawa n’inspire pas la confiance. Court sur patte, colonne vertébrale courbée, dentition monstrueuse, pourtours du crâne déformé, rien ne marche ordinairement dans cette carcasse brancale et boiteuse. Rien non plus ne paraît naturel ; le malaise s’impose chez ceux qui l’aperçoivent, l’écœurement chez ceux qui le côtoient. Oui, Ushikawa n’est plus un homme.

Ushikawa est hors du monde. Le monde le fuit, il fuit le monde, le monde le fuit encore, et ainsi de fuite. Muet, il se terre dans l’ombre la plus sombre. Ushikawa vit d’ombre et de solitude. Il est si seul qu’il rêve et s’ennuie, s’ennuie et s’ennuie encore. Mais il est de ces monstres patients qui, avec l’aide précieuse du temps, savent sucer leur proie jusqu’à la moelle. Il rampe doucement, tranquillement, et use de tous ses sens plus subtilement que quiconque. Il écoute, attentif, et se nourrit de la vue des autres. Il mange des feuilles de chêne, des glands et se gratte le dos contre l’écorce des arbres. Mais ça, ce n’est pas vrai. Ushikawa n’a plus de vie, il n’est plus qu’un salaud de no-life qui rêve de s’immiscer dans celle des autres. Il ne prend pas les boulevards éclairés par les vitrines, mais les ruelles étroites et noires qui puent l’urine jaune. Il suit à la trace, comme un chien, l’ombre des vivants. Voici pourquoi Ushikawa est hors du monde.

Ushikawa joue son rôle. Loin d’un Quasimodo au cœur massif, Ushikawa est un boueux, un vrai.  L’obscène Ushi s’est défait du lourd fardeau de son amour propre pour creuser son trou dans le vice. Voilà ce qui le distingue de la bonne brute, du freak le plus humain. Ce monstre corpulent, invisible survivant, se glisse sans cesse dans la peau du nuisible. Ses yeux contemplent les vivants et capturent des images, des visages. Clic-clic-clic, Ushi rit. Il rit derrière son appareil photo, derrière ses rideaux, derrière sa fenêtre. Le gros perv’. Il fige ainsi les passants, toujours à la recherche de sa proie. Mais Ushikawa n’est qu’un morpion de Murakami, un rouage de la machine 1Q84. Indispensable néanmoins, parce qu’il relie l’humain à la menace opaque de ce monde subtilement fantastique. Il est ce personnage, ni homme mi démon, qui fait appel à la partie la plus obscure en nous. L’auteur le dit, il paraît tout juste sorti de ce trou sombre de la terre. Et il va devoir y retourner. C’est pour mourir qu’Ushikawa joue son rôle.

Ushikawa est un Freak. Les critères du beau ne lui siéent plus, il est monstre. Mais de cette monstruosité, il ne fera rien. Pas un monstre terrifiant, pas un immonde scélérat, pas même une bête de foire, il est une bête à moitié humaine, à moitié méprisable, à moitié pitoyable. Et de sa vie, il ne restera rien. Et de sa mort, hideuse, ne demeure qu’une flaque d’urine stressée. Alors nous souhaiterions susurrer, doucement : Haruki putain, sois cool, arrache un instant cette carapace infecte, ce masque immonde, que ce pauvre nain puisse enfin respirer. Mais rien n’y fait. Alors que les deux héros sortent de ce monde inouï, main dans la main, amoureux joyeux neuneus ; Ushikawa, lui, reste là, face contre terre, minablement agonisé.

Pour le lecteur, une chose tout de même demeure : cette irrespirable odeur de pisse.

Le Papouchet

Freak is the new cute

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Vous connaissez la culture de la miminesse ?

Si je vous dis: coeur coeur tablette de chocolat cerise petite radio ronde ? Chat avec les yeux en forme de coeur, vernis à ongles, bisou, bikini? Gif de chat ? Dessins enfantins (de chat) pastels ? Bébés hérissons face caméra ? Bébés tout court ?

Corsons un peu le jeu si je hastague (verbe du premier groupe) « cute ». Certes, cet éléphant qui gonfle un ballon-chewin-gum avec sa trompe est très mignon. Mais… grimaces, couleurs de cheveux licornes, tatouages d’invertébrés et autres energumènes rose fuschia ont remplacé les chats. Parfois, Instagram me rappelle des jeux surréalistes, des réunions absurdes de signifiants et de signifiés, l’OuLiPo et sa fausse gratuité. (Souvent, non.) Parfois, mon fil d’actualité Facebook ressemble à un concours de recettes de vaseline parfumée à la barbapapa. (Souvent, à un gloubi-boulga politique par définition indigeste.)

Je crois qu’on a un problème avec les trucs mignons. Et quand je dis nous, je ne fais pas tellement référence à un truc de génération (ma mère aussi partage des gifs chelous). Bref, historiquement, je crois qu’il s’est passé un truc avec Bob l’éponge. Un bouleversement dans les représentations. Bob l’éponge, c’est le moment où, westernwide, on commence à trouver une éponge et un poulpe mignon. (Et une écureuil en tenue de cosmonaute sous marin…). Shrek aussi a été pas mal pour ça. Une grande part de moi a envie de vous dire : LES PUNKS L’AVAIENT FAIT AVANT. Mais il faut savoir qu’une grande part de moi a toujours envie de faire ça. Et de re mater The Doom Generation. C’était pas vraiment cute mais c’était cool. Quoique Amy Blue était mimi quand même… Reste que mon père m’a interdit Gregg Araki et pas Bob l’éponge ni Pulp Fiction (une histoire de céphalopodes?). Je crois qu’il y a une sorte d’échelle du cute, du cool, du freak, du ultra dangereux alerte alerte. Si je retourne à mon actu insta, la plupart des freaks demeurent cute : ielles dégoulinent de rose, de paillettes et de t-shirt queer sexy (je reconnais que mon fil d’actu est particulièrement queer aussi). Le freak fait peur au moment où il franchit la barre de la transgression. Laquelle est, on le sait bien depuis Bataille et ses yeux-dans-les-yeux, devenue informe, mouvante, effervescente comme un cachet d’aspirine au début des années 2000. Je me souviendrai toujours de ce proverbe russe, lu au détour d’une étude critique sur la transgression au début des années 2010 : « le baiser des amants dérange» précédant une hypothèse de Foucault à propos de cet excès, ce dépassement, cette biffure.

« Peut être un jour apparaîtra t elle aussi décisive pour notre culture, aussi enfouie dans son sol, que l’a été naguère, pour la pensée dialectique, l’expérience de la contradiction ».

Proposition ouverte, s’il en est… Reste que la hiérarchisation du cute, du freak ou des espèces, des genres, des individus, continue de nous poser des sacrés problèmes. Ou des problèmes sacrés, en fonction d’où on place le divin. Alors je suis pas contre les photos de chats, les épisodes de Bob l’éponge ou les cheveux pastels (et combien savent que je suis lela premièrE a arborer les couleurs de cheveux les plus improbables) mais que reste-t-il de ce mot, vraiment : freak. Que reste-t-il à celleux qui se font toujours traiter de freak quand tout le monde se l’est réapproprié ? Les bullied, les détraquéEs, les malapprisEs, les malaiméEs, les dérangeurEUSEs, les déclasséEs, les raciséEs, les Outkasts de tous côtés ?

Je me demande. Si on réactualise pas juste le rêve américain et l’ascension sociale à coup de bizarreries, d’irrégularité, de baroque post-punk, de perles fluo ?

Et comme l’a si bien suggéré un étrange porteur de l’étendard freak :

« Where are we now ? »

Justin(e), au sud de nulle part

Sawtche

Les show de Human Freaks n’existent plus aujourd’hui. D’abord fortement appréciés, la satisfaction du dégoût a peu à peu cédé, avec le temps, à l’ennui et à la compassion. Les monstres ont cessé d’exhiber leurs corps inachevés où chaque partie semblait, pour le grand bonheur du public, avoir été taillée par un burin élimé. En disparaissant, ils ont cessé de refléter la face décomposée d’une société bâtie sur une éthique de classes sociales, des théories racisées, et des idéaux esthétiques tronqués. Tous, nains, siamois, culs de jattes, obèses, bicéphales, microcéphales, ceux que Vitruve n’aurait même pas reconnus comme humains, retournèrent à celle qui ne les avait jamais jugés : la rue.  Une seule mis beaucoup de temps à rentrer, elle s’appelait Sawtche. Mais, pour tous, c’était Gros Cul.

Sawtche est venue du bout du monde. Née dans une petite tribu d’Afrique du sud, elle est rapidement mise en esclavage puis vendue à un fermier boers, Hendrick Caesar. Celui-ci la présente à un ami, Alexander Dunlop, chirurgien de la marine britannique, immédiatement fasciné par les disproportions de son corps. Des hanches aussi éloignées l’une de l’autres que deux ports de continents étrangers, séparés par un océan de chair noire ; des fesses aussi rondes et pleines qu’Atlas étourdi aurait pu, par erreur, commencer à les porter. Et, enfin, un sexe dont les lèvres dépassent, et pendent comme deux grosses pétales fanées au-dessus de ses cuisses. Y voyant une occasion en or de redresser un budget bientôt entamé par sa retraite, le médecin suggère à son ami de l’envoyer en Europe, pour fournir un nouveau spécimen aux zoos humains qui avaient à l’époque un véritable succès. Pour la convaincre, on promet à Sawtche deux choses : La liberté et la richesse.

C’est ainsi que Sawtche débarque à Londres en plein milieu de l’ère industrielle, dans l’espoir d’y rencontrer gloire et succès. On loue une salle à Picadilly Street dans lequel elle est juchée, nue, dans une cage en hauteur. On lui donne alors le nom de Saartjie Baartman, le surnom de Venus Hottentote, et le sobriquet de « Fat Bum », gros cul. On fait payer à prix d’or le coût d’entrée, et seuls les bourgeois les plus huppés de Londres peuvent se permettre d’aller tâter un peu de sa chair noire ; bientôt son nom fait le tour de l’Europe jusqu’à atteindre, des années après, les oreilles de Brassens. Sawtche est en quelque sorte un objet de fascination et de dégoût profond, le concept de sexualité rendu tangible, palpable. La grosseur de ses seins, de ses fesses, la largeur de ses hanches et ses lèvres toujours ouvertes donnent soif. Ses formes démangent de l’intérieur, réveillent un besoin terriblement humain de toucher, de serrer, de pénétrer, et nous dépossèdent de nous-mêmes. Sawtche n’est pourtant pas désirable, mais à une époque où le sexe est tabou, elle suscite l’envie de la transgression. Peu à peu ce sentiment se transforme en malaise et les spectateurs, autrefois si avides du show, commencent à le dénoncer et à y discerner, en philosophes, la décadence du siècle. Sawtche part en Hollande, puis en France. Là, elle fait d’abord des tournées organisées par Henry Taylor, puis elle est exhibée dans un cabaret pour animaux, avant d’atterrir dans un salon de prostitution. Cette lente chute s’achève par la visite d’Etienne Geoffroy de Saint-hilaire, administrateur du muséum national d’histoire naturel de France, qui demande à l’observer pour le progrès de la science. Cette analyse durera quelques jours, et permettra de noter une correspondance surprenante de ses attributs avec la guenon et certaines femelles Orang-outang.

Heureusement, alors que sa dignité tombe en lambeaux, Sawtche meurt. Une pneumonie résultant sans doute de la syphilis: c’est son propre sexe qui l’assassine par amour.

Mais l’histoire n’est pas finie ! Le zoologue George Cuvier récupère son cadavre et en fait un moulage, qu’il utilisera pour prouver activement la supériorité de la race blanche. Jusqu’en 1994, ses ossements vont être régulièrement utilisés par la communauté scientifique française, soit exposés dans le muséum d’histoire naturelle de Paris, soit exhibés lors de colloques.

En 1994, devant la surdité persistance de l’Etat français qui refuse de rendre son corps à sa tribu, ceux-ci font appel à Nelson Mandela dans l’espoir de pouvoir l’enterrer et lui rendre sa dignité. Ce n’est qu’en 2002, suite à des mobilisations massives en Afrique du Sud, que l’Etat français capitule et libère Sawtche de son étreinte désespérée. Le 9 août 2002, journée de la femme, son corps est étendu sur des herbes sèches auxquelles on met le feu, selon les coutumes de sa tribu. Ses cendres sont ensuite rendues à la terre rouge de la colline Vergaderingskop, près du lieu où elle vit le jour.

Sawtche est rentrée.

 

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“I have come to wretch you away –

away from the poking eyes

of the man-made monster

who lives in the dark

with his clutches of imperialism

who dissects your body bit by bit

who likens your soul to that of Satan

and declares himself the ultimate god!

[…]

“I have come to take you home

where the ancient mountains shout your name.

I have made your bed at the foot of the hill,

your blankets are covered in buchu and mint,

the proteas stand in yellow and white –

I have come to take you home

where I will sing for you

for you have brought me peace.”

 

“Hell’s teeth : a poem for Sarah Baartman” de Diana Ferrus.

Alesklar

« I am a monster ! », Freakshow à l’Odéon

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Nous raffolons tous des monstres. Prenez Freaks, le film de 1932, ou plus récemment la très bonne saison 4 de American Horror Story – Freak Show. Ce sont deux histoires de la vie d’un cirque de freaks, d’une foire aux monstres qui exhibent leur difformité devant les bonnes dames de la bourgeoisie, les rassurant ainsi de leur normalité. La société adore faire un spectacle du monstre, que sa monstruosité soit physique ou mentale. Jouer au fou semble être d’ailleurs la seule vraie façon pour les acteurs américains de choper un Oscar ! Mais cela ne date pas du cinéma, la monstruosité physique se met en scène depuis que l’homme raconte des histoires et quand la monstruosité physique s’ajoute à une monstruosité mentale, la société se targue d’avoir trouvé l’origine de tous ses maux.

Richard III, roi d’Angleterre en est un exemple patent. De base, le gonze partait pas gagnant, atteint d’une forme assez grave de scoliose, le petit avait le dos tordu, mais c’est tout. Soupçonné d’avoir tué ses neveux, d’avoir fait tuer son frère, il n’en fallait pas plus pour faire de lui un monstre, pour faire de lui le fléau de la grande Albion. Thomas More décrit sa naissance comme un jour de malheur, tourmenté par des événements cosmiques. Et Shakespeare, – dans une propagande Tudor géniale, montrant que la venue de Henry VII, Henry Tudor donc, dont l’armée a vaincu celle de Richard, mort au combat, a installé une paix pérenne dans le bon royaume d’Angleterre bien fatigué de s’être bien maravé la gueule dans des querelles sympathiques entre roses blanches et rouges (et entre roses blanches puisque Richard aurait pas mal tabassé dans son propre camp) pendant des décennies – reprend les récits de Thomas More et nous dresse un tableau édifiant de Richard III. Le bonhomme est, dans la pièce, bossu, boiteux, avec une jambe plus courte que l’autre et avec un bras « comme un arbuste flétri ». Il est si difforme et si laid que les chiens aboient quand il les croise en claudiquant, c’est pas moi qui dit ça, c’est Shakespeare au début de Richard III. Ce qui est sidérant c’est de voir que la fiction a pris le pas sur la réalité puisque dans l’imaginaire commun Richard III est ce qu’en dit Shakespeare et non ce qu’en dit l’histoire. On se souvient de Richard de la maison d’York comme d’un monstre, un vrai freak.

Rappelons rapidement l’intrigue composée par notre bon vieux William. Après des années de guerre des deux Roses, le chef du camp des York, Edouard IV est roi d’Angleterre. Son deuxième frère Richard a quand même bien envie de devenir lui aussi le roi alors il intrigue. Il fait tomber son frère Georges en disgrâce et le fait tuer alors qu’il se repose gentiment dans les geôles de la Tour de Londres. Après quelques menues intrigues, et oui encore, notre bossu national, Richard, fait passer les fils d’Edouard pour des bâtards et se fait couronner roi. Pour éviter que ses deux neveux lui repennent un trône si durement acquis, il les fait tuer dans leur prison sans autre forme de procès, c’est beau l’esprit de famille ! Une coalition dirigée par Henry de Richmond, héritier des Lancastre, camp opposé aux York lors de la guerre des deux Roses, s’oppose à Richard et le conflit se termine sur le champ de bataille de Botsworth, où le roi trouve la mort. Richmond épouse la fille d’Edouard, mettant fin à la guerre civile et réunifiant les roses rouges et blanches.

Thomas Jolly et la Piccola Famila, dont j’avais déjà parlé dans le deuxième numéro du Barbu, ont continué leur épopée shakespearienne : après 18h d’Henry VI, ils nous servent 4h30 de Richard III. Et ils ont « upgradé » : ils sont passés de l’Odéon, Ateliers Berthier, perdu dans les confins parisiens, dans le XVII° arrondissent, en face du périphérique imaginez-vous le périple, au théâtre historique de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, en plein cœur de Paris. La mise en scène continue dans la lancée de l’esthétique engagée par Henry VI : plus on s’avançait vers des jours de chaos plus les lumières s’y faisaient lugubres, blanches, agressives et plus la musique dite classique abandonnait sa chaleur au profit de sons durs, froids, électroniques. L’avancée est terminée dans Richard III. L’Angleterre que certains croient (naïvement) en paix avec le règne du bon roi Édouard, s’adonne à ses anciens travers. On recommence à se chamailler dans les couloirs de la Cour, et on recommence à tramer de perfides prologues et des intrigues. On baise la joue de son ennemi, enfin la bouche chez Thomas Jolly mais ça change pas grand chose, on le trahira plus tard. On épouse son ennemie, on s’en débarrassera plus tard. Et on tue beaucoup, beaucoup. Ennemis, alliés, frère, neveux, femme, que de viles obstacles entre nous et les Champs Elyséens que nous promet une glorieuse couronne. C’est donc bonne politique. Sommes-nous si différents ? On tue moins, on trahit peut-être plus…

En terme de mise en scène, c’est un coup de force artistique. La lumière tisse et détisse une toile d’araignée visuelle autour des personnages enlisés dans la verve ardente du bossu. La lumière est tout, barreaux de prison, colonnes, toile imaginaire. Le projecteur devient même un animal avec qui jouer. Pour une fois le texte de Shakespeare est respecté en intégralité. Certains passages souvent coupés, comme chez Ostermeier ou Ivo Von Hove, sont ici rendus avec maestria. Et pour une fois, dans un Richard III, les femmes sont là putain ! Alors oui, les femmes dans les pièces historiques politiques c’est pas la folie. À regarder Ostermeier, la mère de Richard on s’en cogne, Elizabeth honnêtement n’a pas marqué les esprits, une des scènes de Marguerite est supprimée. Il reste la scène mythique de séduction de Lady Anne, mais chez Shakespeare, c’est Richard qui y brille. Il est vrai que le personnage de Lady Anne n’est peut-être pas le meilleur étendard de la cause féministe écrit par Shakespeare. En littéralement cinq à dix minutes, elle passe de la femme qui pleurait son roi, père de son défunt époux, et invectivait celui qui leur avait arraché la vie à tout deux, le roi et l’époux, à celle qui va épouser ce même assassin. C’est merveilleux ! Je veux bien admettre qu’avec Thomas Jolly (incarnant le King of Freaks), on a un Richard qui a quelque chose de franchement sexuel, mais bon quand même. Le monsieur a légèrement tué son mari, le père de son mari et a contribué à la mort de son père. Mais sinon elle le pardonne, sereine! Et après elle ose râler de devenir la reine…

Dans cette mise en scène de Thomas Jolly, on a un personnage de Richard qui retrouve de sa superbe. Il est aussi fascinant que ses actions sont monstrueuses. Et sa dite monstruosité physique est si stylisée, par la parure en fourrure et plumes représentant sa bosse, qui croît à mesure qu’il verse dans le meurtre, par la peinture argentée sur son bras, et même par le travail physique de posture de l’acteur, qu’il redevient humain et on a presque envie de le voir sur le trône. Et après Henry VI, où on le voyait souffrir des railleries, on peut presque le comprendre. Dans ce « presque » réside l’ambiguïté de Richard, aussi attirant, parce qu’on va pas déconner il a la sacrément la classe le salaud, que repoussant, et dans cette mise en scène on peut comprendre le geste de Lady Anne. Sinon, pourquoi l’Odéon entier aurait-il scandé ce nom de « Richard », dans la grandiose mise en scène de ce dernier de son refus du trône quand ses intrigues permettent que l’on lui propose ? Dans sa chanson « I’m a dog, I’m a toad, I’m hedgehog », Richard nous crie pourtant « I’m a monster ! », et c’est jouissif ! On en veut plus ! Thomas Jolly joue avec nous et nous montre bien qu’avec un peu de spectacle on est tous prêt à acclamer des tyrans, fussent-ils des monstres !

BonneMère

Le vrai cirque humain

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Il y a quelques semaines, des compatriotes se faisaient saigner par des porcs fous de Dieu. Jusque là si enclin à l’ouverture sous toutes ses formes (frontières, mœurs, visière de casque…), Môssieur le Président décida brusquement de tout fermer en décrétant l’état d’urgence. Fous les croissants au congélo Julie, je ne viendrai pas ce matin !

Sur la mention officielle de l’expression « état d’urgence », c’est tout le pays qui se constipe et suffoque. Et que je suis contre l’état de l’urgence ! Et que nos libertés alors ! Et même que les députés c’est des fainéants qui ne votent même pas ! Bla. Bla. Bla. Le fait est que le pays entier bloque sur la question du so-called « état d’urgence », comme un CM2 quand on lui dit « 7 x 8 ? »

Une étrange idée vint cependant tripoter mes neurones alertes : sommes-nous réellement dans l’urgence ? Je veux dire, éprouvons-nous l’urgence du plus profond de notre être ? Sentons-nous la nécessité impérieuse de faire vite pour se mettre en sécurité à chacun de nos mouvements quotidiens ? Non, certes. Mais enfin ! Il est urgent de se protéger contre les fous de Dieu ! Comme si l’urgence, c’était de lutter contre l’état d’urgence ! Certes, la situation autorise quelques largesses bien senties de la part des services de police. L’observateur averti note en effet que nombre d’enquêtes judiciaires progressent plus vite qu’à l’ordinaire. Autrement dit, l’état d’urgence, c’est un peu la disparition des formes, des procédures habituelles qui permettent aux suspects de se maintenir dans l’existence hors les murs de la Santé.

Mais tout cela revient en fait à se poser la question suivante : « où se situe la véritable urgence ? », ou mieux : « à quoi devrions-nous porter toute attention et sur quoi devrions-nous faire porter nos efforts ? » Titou pose la question, parce que Titou à l’impression qu’en ce moment, on ne dirige pas notre attention où il faudrait qu’on la dirige et qu’on fait du branlage médiatique de sujets aussi important qu’un pet de panda au zoo d’Beauval.

Titou, quant à lui, croit que ce qu’il est urgent de faire, c’est de penser la barbarie que l’on pratique au quotidien sans trop s’en rendre compte. Ou plutôt, si l’on s’en rend compte, de cette barbarie, tout cela s’effectue sur un mode très léger. C’est comme un petit aphte naissant dont on s’évertue à ignorer l’existence, mais qu’on sent grossir et gêner de plus en plus chaque minute. Cette barbarie, sport national du moment, c’est l’indifférence à l’égard de la souffrance. De qui ? De quoi ? Où ? Mais qui souffre ainsi sans qu’on le sache ? Arrêtez votre char ! Titou va vous dire tout cela très clairement pour qu’enfin vos sourcils vous arrêtiez de froncer.

Voilà, Titou va le dire ; il inspire fortement par le nez, pour l’emphase (prononcer « emphâââse »), et s’élance : je peine à concevoir qu’on oublie si vite les migrants et je me demande si c’est une maladie chez ceux qui oublient et emploient le mot « urgence » à tout bout de champ, ou s’il s’agit d’un cynisme féroce. En réalité je sais bien qu’on n’a pas oublié les migrants syriens mais un tel détachement m’étonne de la part de mes compatriotes. Car quand dès potron-minet je me lève et me trouve nez à nez avec des photos de cadavres imbibés d’iode, je ne parviens pas à me demander si c’est grave qu’on verse des nouilles dans le slip d’un chroniqueur télé – qui a par ailleurs choisi l’humiliation tout seul comme un grand au moment il a mis les pieds sur ce plateau télévisé ; je ne parviens pas non plus à saisir la gravité et l’importance juive du nouveau pet littéraire de BHL par rapport au ramassage de migrants ; et je ne parviens pas enfin à saisir la hargne avec laquelle certains luttent contre l’état d’urgence alors que l’urgence est ailleurs. C’est au-dessus de mes forces. Car je constate amèrement que l’on continue d’oublier ce qu’il y a pourtant de plus digne à penser : les hommes, l’entraide, la sympathie. Ainsi pense-t-on davantage au slip de l’homme rempli de nouilles qu’à l’homme lui-même. Ainsi piaille-t-on que « nos » députés ne daignent ramener leur cul à l’Assemblée pour voter pour ou contre la déchéance de nationalité. Fait-on semblant, ou pense-t-on vraiment que tout cela est urgent ?

L’était d’urgence, ce sont les enfants qui s’aplatissent comme des crêpes humides et flasques sur les galets des plages turques. Et la barbarie, du moins une autre de ses formes, c’est de branloter la langue en se demandant si oui ou non on fout un accent circonflexe à « sur ». Ou alors, c’est du cynisme, et on décrète que ce qu’il y a de plus urgent, c’est Hanouna (mentionnons l’infâme !), Finkie (« Taisez-vous ! »), les paquets de clopes neutres et toute l’bordel. Tout cela serait plus urgent que le sauvetage des Aylan qu’on ramasse à la pelle, inertes. Mais non. Ce qui est urgent, c’est cette douce indifférence qu’on pratique et qui, elle aussi, tue.

Ainsi, Titou pense-t-il que le vrai cirque humain (parce qu’on a un thème, faut pas déconner !), c’est ce jeu de rôles où chacun joue à celui qui oubliera le mieux – c’est-à-dire le plus et le plus rapidement –, ce jeu où chacun se justifiera le mieux d’avoir détourné le regard. Et Titou pense que si le coefficient d’indignation morale pouvait apparaitre sur le front de chacun, beaucoup se planqueraient de honte. Et Titou, malgré lui et un peu hors contexte, se rappelle les mots de Tocqueville : « (…) je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres… »

Titou vous remercie de l’avoir lu.