Les histoires avortées du Papouchet

poulpe

Quinze jours pour préparer un exposé, mais pour l’amour du risque, je décide de commencer le jour même. […]

 Me voilà assis devant une centaine de paires d’yeux, mi-curieuses mi-distraites. Je jette un coup d’œil rapide à mes notes : je n’y vois que des dessins en forme de gelée. C’est inquiétant. Le prof me salue presque chaleureusement, je m’empresse de lui répondre un « Gggnnn » enthousiaste. Aïe.

 

Je sens mes capacités motrices légèrement amoindries, mais je n’y prête qu’une faible attention. Ce qui m’intrigue, ce sont les yeux de mes auditeurs : de grosses balles de ping-pong blanches et jaunes qui brillent dans l’obscurité de la salle.

Le prof semble attendre mon intervention et esquisse un sourire léger qui laisse entrevoir quatre rangées de dents affutées. L’étudiante, à ses côtés un instant plus tôt, n’est plus là : à sa place, une loutre de mer me regarde fixement.

C’est absurde, putain. La faim, sûrement : j’aurais dû finir mon bol de Chocapic. Je ris nerveusement, mais aucun son ne sort, seul un spasme gênant exprime ma fébrilité.

Là, tout s’accélère. Le prof, les balles de ping-pong et la loutre se ruent sur moi. Je parviens, par un improbable réflexe, à basculer sur le côté. A cet instant, une seule chose importe : courir. Ou ramper. Mon corps mou glisse le long des marches de l’estrade, laissant derrière lui une traînée verdâtre – sorte de bave ou de liquide muqueux.

Merde, je suis un poulpe.

Arrivé au bas de l’estrade, je n’avance plus, retenu par un de mes tentacules, collé en chewing-gum sous le bureau. Panique. Je lutte avec acharnement pour me défaire de l’immonde piège et tire d’un coup sec. Me voici libre au prix de mon tentacule, flottant, cerf-volant visqueux suspendu à la table.

Mais rien n’est fait : mon avance a fondu et mes assaillants – profs, loutres et balles de ping-pong – se comptent désormais par dizaines. Miracle pourtant, le tentacule perdu repousse, sous la forme d’une longue chipolata ventousée. Je profite de l’aubaine pour me projeter de toutes mes forces en avant, dans un nuage d’encre multicolore. L’espoir renaît.

Puis je me retourne : j’ai gagné deux centimètres.

Le coup est rude, mais la chute est à venir. J’ai seulement le temps de lever les yeux pour voir l’image Tex Avery d’une gigantesque patte de loutre épaissir à vue d’œil… SPLOTCH.

Plus rien. Je ne suis plus qu’un petit tas gélatineux qui attend anxieusement son transfert vers le caveau des céphalopodes. Ou vers une casserole. Cuisson al dente… « Bon, nous n’attendons plus que vous » annonce la voix du prof, teintée d’une fine impatience.

A suivre…

Le Papouchet

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Les histoires avortées du Papouchet

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Ce matin, je m’arrache du lit à dix heures. Quinze jours pour préparer un exposé, mais pour l’amour du risque, je décide de commencer le jour même. J’évalue les chances de ne pas me planter à deux sur dix. Ce qui n’est pas si mal, finalement.

A midi, je suis assis dans la bibliothèque. Je peine à me concentrer dans la moiteur ambiante. Après avoir douloureusement rédigé une page, une grosse goutte de sueur s’écrase mollement sur la feuille. Chier, je recommence. L’atmosphère est anxiogène, et ce d’autant plus qu’en face de moi, un petit joufflu à lunettes m’observe avec insistance.

Je m’en fous, j’écris. Au bout de trois quarts d’heure, ça y est : c’est bien, c’est bon, c’est fluide. Dix minutes plus tard je m’arrête, je réfléchis, puis je me relis. C’est une bouse.

Concentre-toi Papouche, concentre-toi. Impossible. La fille à côté de moi se racle la gorge toutes les trente secondes. RRRac, RRRRaaac. Je lui fais mon regard le plus noir, le plus terrifiant. Elle ne me voit pas.

J’ai changé de place, cette fois c’est la bonne. Je sens l’inspiration couler dans mes veines et je perçois déjà les visages empreints d’admiration de mes auditeurs. Clac-clac-clac-zrouit-zrouit-ZROUIT-ZROUIT. Je suis à côté de la photocopieuse. ZROUIT-ZROUIT. Une vieille photocopieuse, putain.

Après avoir photocopié l’équivalent d’une Pléiade de Victor Hugo, le gars s’en va. Enfin. Je me lance. Un petit coup d’œil à ma montre, tout de même : Il est 14h30. Dans trente minutes j’ai cours. Merde.

Le moment venu, je ne suis pas très en forme. Devant les trois marches de l’estrade, j’ai le sentiment gênant d’être un poulpe qui tente de monter un escalier. J’y parviens, au prix d’un effort inhumain.

Me voilà assis devant une centaine de paires d’yeux, mi-curieuses mi-distraites. Je jette un coup d’œil rapide à mes notes : je n’y vois que des dessins en forme de gelée. C’est inquiétant. Le prof me salue presque chaleureusement, je m’empresse de lui répondre un « Gggnnn » enthousiaste. Aïe.

A suivre…

Le Papouchet.