Mon cher corps

Nous avons passé tellement de temps ensemble qu’il me semble tout à fait surprenant, aujourd’hui, que nous soyons encore là l’un et l’autre, en plus ou moins bon état. J’ai bien cru de nombreuses fois, je te le dis, que tu finirais par jeter l’éponge. Tu as toujours été si humble que tu ne t’es jamais plaint : pas même lorsqu’en véritable tyran j’appuyais sur ton dos une colère si lourde qu’il ne s’en relève plus. L’érosion lente de ton tronc a duré près d’un quart de siècle, ta colonne tordue a supporté mes plus terribles révoltes. Et pourtant je te surprends parfois à tenter de te relever en passant devant la vitrine d’un magasin. Pour avoir l’air digne.

Parfois je me dis que mes souvenirs, je veux dire ce que je crois avoir été, ne sont que des fragments incertains dont une bonne moitié doivent relever de ce que j’aurais espéré être. Avec le temps la distance entre les deux s’efface mais heureusement tu me tires par la manche et tu me racontes. Tu portes le passé dans ta chair si farouchement que chaque centimètre de ta peau est une mémoire. La nuit lorsque je n’arrive plus à dormir tu exhumes de vieilles cicatrices dorées et tu me racontes. A 8 ans je me suis assise dans l’herbe et j’ai posé ton poignet sur un rayon de vélo posé à côté de nous sans faire exprès. Le médecin nous a demandé : « un fil noir ou un fil bleu ? ». J’ai choisi le bleu parce qu’il te va mieux, et nous avons montré la cicatrice à toute la classe. Cette fine ligne blanche au-dessus de tes veines renferme depuis une gloire secrète qui me procure encore parfois la délicieuse sensation d’être un survivant.

A 11 ans je t’ai rejeté. Il faut dire que tu n’étais pas beau à voir. Pourquoi ne te laissais-tu pas, comme toutes les autres, gonfler des seins ronds et des hanches larges ? Pourquoi s’évertuer à garder une forme d’enfant coincé entre quatre murs de chair, de grandir comme une grosse planche raide qui voudrait redevenir un arbre. Tu es devenu gauche et maladroit, tu as commencé à te prendre les pieds dans tes propres pieds. Je te disais « tu es ridicule » et tu essuyais la boue sur ton pantalon en haussant tes épaules maigres. J’avais tellement honte de t’exhiber que je me suis demandé plusieurs fois : est-ce que je ne peux pas te faire plier, te modeler par la pensée pour que tu me correspondes, pour que tu sois moi. Combien de fois ai-je retenu un coup de pied mental dans ton absence de fesses.

La nuit j’étouffais ! Pourquoi fallait-il que je sois emmurée dans une couche épaisse de chair et de muscles qui ne cessent jamais de mourir. Nous passons toute notre vie à chercher une porte de sortie, et même si nous décidions d’éclater notre grosse tête contre le sol on n’en ressortirait pas vivant.  Si tu as souffert d’être accusé à tort de mes humeurs, je m’en excuse. Tu étais, et tu l’es encore parfois, le coupable idéal. Muet, imparfait et tangible.

Aujourd’hui, tu vois, nous sommes encore là tous les deux. Nous avons traversé une petite partie de la vie et je trouve qu’on s’en est plutôt bien sorti. Ton dos est courbé et ton genou gauche craque parfois comme un vieux mécanisme mal huilé, mais tu as gardé quelque chose de l’enfant que nous étions et que tu n’as jamais voulu tout à fait abandonner.

Un jour viendra où tu peineras à gravir les escaliers. Où je te scruterais avec curiosité sans reconnaitre tes membres noueux et gris, ton regard absent et ce léger tremblement de la lèvre. Je regarderai ces seins si durement acquis tomber comme deux pommes mures (ça valait bien la peine que tu les fasses pousser). Sans doute qu’alors viendra l’heure de te pardonner, et je te prendrai à bout de bras pour te guider là où tes yeux ne verront plus. Je triompherai d’ingéniosité pour contourner tous tes handicaps dans un éclat de rire. Je te mentirai même un peu (« tu n’es pas si mal pour ton âge ! ») pour que tu continues à essayer de te tenir droit dans la rue. Quand enfin ta peau-parchemin sera tellement usée qu’on ne pourra plus rien écrire dessus, j’exciterai mon intelligence pour graver en moi, c’est-à-dire dans rien, notre mémoire commune. Je ferai l’inventaire de chacune des traces, marques, blessures que le temps a lavé, et je le raconterai à qui veut bien.

Quand viendra la fin, tu me diras « allons viens, on y va ». Et on s’en ira.

Alesklar

Mon cher corps

 

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D’un trou sombre de la terre

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« Le nommé Ushikawa lui faisait penser à quelque chose de répugnant surgi d’un trou sombre de la terre. Quelque chose de visqueux, d’insaisissable, quelque chose qui ne devrait pas être exposé en pleine lumière. » (Haruki Murakami, 1Q84)

Ushikawa n’est plus homme. Quelque chose de répugnant. Son corps boudiné, empâté, respire mal. Il inspire le dégoût aux autres et respire le dégoût des autres. Il exhale une odeur douloureuse. A chaque pas du dit Ushikawa, de grosses gouttes glissent entre les plis de sa peau molle. Il marche ou rampe, la différence est mince, même à bien l’observer. Sans cou, limace informe unie de la taille à la tête, qu’il a chauve et plate, il est peu dire qu’Ushikawa n’inspire pas la confiance. Court sur patte, colonne vertébrale courbée, dentition monstrueuse, pourtours du crâne déformé, rien ne marche ordinairement dans cette carcasse brancale et boiteuse. Rien non plus ne paraît naturel ; le malaise s’impose chez ceux qui l’aperçoivent, l’écœurement chez ceux qui le côtoient. Oui, Ushikawa n’est plus un homme.

Ushikawa est hors du monde. Le monde le fuit, il fuit le monde, le monde le fuit encore, et ainsi de fuite. Muet, il se terre dans l’ombre la plus sombre. Ushikawa vit d’ombre et de solitude. Il est si seul qu’il rêve et s’ennuie, s’ennuie et s’ennuie encore. Mais il est de ces monstres patients qui, avec l’aide précieuse du temps, savent sucer leur proie jusqu’à la moelle. Il rampe doucement, tranquillement, et use de tous ses sens plus subtilement que quiconque. Il écoute, attentif, et se nourrit de la vue des autres. Il mange des feuilles de chêne, des glands et se gratte le dos contre l’écorce des arbres. Mais ça, ce n’est pas vrai. Ushikawa n’a plus de vie, il n’est plus qu’un salaud de no-life qui rêve de s’immiscer dans celle des autres. Il ne prend pas les boulevards éclairés par les vitrines, mais les ruelles étroites et noires qui puent l’urine jaune. Il suit à la trace, comme un chien, l’ombre des vivants. Voici pourquoi Ushikawa est hors du monde.

Ushikawa joue son rôle. Loin d’un Quasimodo au cœur massif, Ushikawa est un boueux, un vrai.  L’obscène Ushi s’est défait du lourd fardeau de son amour propre pour creuser son trou dans le vice. Voilà ce qui le distingue de la bonne brute, du freak le plus humain. Ce monstre corpulent, invisible survivant, se glisse sans cesse dans la peau du nuisible. Ses yeux contemplent les vivants et capturent des images, des visages. Clic-clic-clic, Ushi rit. Il rit derrière son appareil photo, derrière ses rideaux, derrière sa fenêtre. Le gros perv’. Il fige ainsi les passants, toujours à la recherche de sa proie. Mais Ushikawa n’est qu’un morpion de Murakami, un rouage de la machine 1Q84. Indispensable néanmoins, parce qu’il relie l’humain à la menace opaque de ce monde subtilement fantastique. Il est ce personnage, ni homme mi démon, qui fait appel à la partie la plus obscure en nous. L’auteur le dit, il paraît tout juste sorti de ce trou sombre de la terre. Et il va devoir y retourner. C’est pour mourir qu’Ushikawa joue son rôle.

Ushikawa est un Freak. Les critères du beau ne lui siéent plus, il est monstre. Mais de cette monstruosité, il ne fera rien. Pas un monstre terrifiant, pas un immonde scélérat, pas même une bête de foire, il est une bête à moitié humaine, à moitié méprisable, à moitié pitoyable. Et de sa vie, il ne restera rien. Et de sa mort, hideuse, ne demeure qu’une flaque d’urine stressée. Alors nous souhaiterions susurrer, doucement : Haruki putain, sois cool, arrache un instant cette carapace infecte, ce masque immonde, que ce pauvre nain puisse enfin respirer. Mais rien n’y fait. Alors que les deux héros sortent de ce monde inouï, main dans la main, amoureux joyeux neuneus ; Ushikawa, lui, reste là, face contre terre, minablement agonisé.

Pour le lecteur, une chose tout de même demeure : cette irrespirable odeur de pisse.

Le Papouchet

Sawtche

Les show de Human Freaks n’existent plus aujourd’hui. D’abord fortement appréciés, la satisfaction du dégoût a peu à peu cédé, avec le temps, à l’ennui et à la compassion. Les monstres ont cessé d’exhiber leurs corps inachevés où chaque partie semblait, pour le grand bonheur du public, avoir été taillée par un burin élimé. En disparaissant, ils ont cessé de refléter la face décomposée d’une société bâtie sur une éthique de classes sociales, des théories racisées, et des idéaux esthétiques tronqués. Tous, nains, siamois, culs de jattes, obèses, bicéphales, microcéphales, ceux que Vitruve n’aurait même pas reconnus comme humains, retournèrent à celle qui ne les avait jamais jugés : la rue.  Une seule mis beaucoup de temps à rentrer, elle s’appelait Sawtche. Mais, pour tous, c’était Gros Cul.

Sawtche est venue du bout du monde. Née dans une petite tribu d’Afrique du sud, elle est rapidement mise en esclavage puis vendue à un fermier boers, Hendrick Caesar. Celui-ci la présente à un ami, Alexander Dunlop, chirurgien de la marine britannique, immédiatement fasciné par les disproportions de son corps. Des hanches aussi éloignées l’une de l’autres que deux ports de continents étrangers, séparés par un océan de chair noire ; des fesses aussi rondes et pleines qu’Atlas étourdi aurait pu, par erreur, commencer à les porter. Et, enfin, un sexe dont les lèvres dépassent, et pendent comme deux grosses pétales fanées au-dessus de ses cuisses. Y voyant une occasion en or de redresser un budget bientôt entamé par sa retraite, le médecin suggère à son ami de l’envoyer en Europe, pour fournir un nouveau spécimen aux zoos humains qui avaient à l’époque un véritable succès. Pour la convaincre, on promet à Sawtche deux choses : La liberté et la richesse.

C’est ainsi que Sawtche débarque à Londres en plein milieu de l’ère industrielle, dans l’espoir d’y rencontrer gloire et succès. On loue une salle à Picadilly Street dans lequel elle est juchée, nue, dans une cage en hauteur. On lui donne alors le nom de Saartjie Baartman, le surnom de Venus Hottentote, et le sobriquet de « Fat Bum », gros cul. On fait payer à prix d’or le coût d’entrée, et seuls les bourgeois les plus huppés de Londres peuvent se permettre d’aller tâter un peu de sa chair noire ; bientôt son nom fait le tour de l’Europe jusqu’à atteindre, des années après, les oreilles de Brassens. Sawtche est en quelque sorte un objet de fascination et de dégoût profond, le concept de sexualité rendu tangible, palpable. La grosseur de ses seins, de ses fesses, la largeur de ses hanches et ses lèvres toujours ouvertes donnent soif. Ses formes démangent de l’intérieur, réveillent un besoin terriblement humain de toucher, de serrer, de pénétrer, et nous dépossèdent de nous-mêmes. Sawtche n’est pourtant pas désirable, mais à une époque où le sexe est tabou, elle suscite l’envie de la transgression. Peu à peu ce sentiment se transforme en malaise et les spectateurs, autrefois si avides du show, commencent à le dénoncer et à y discerner, en philosophes, la décadence du siècle. Sawtche part en Hollande, puis en France. Là, elle fait d’abord des tournées organisées par Henry Taylor, puis elle est exhibée dans un cabaret pour animaux, avant d’atterrir dans un salon de prostitution. Cette lente chute s’achève par la visite d’Etienne Geoffroy de Saint-hilaire, administrateur du muséum national d’histoire naturel de France, qui demande à l’observer pour le progrès de la science. Cette analyse durera quelques jours, et permettra de noter une correspondance surprenante de ses attributs avec la guenon et certaines femelles Orang-outang.

Heureusement, alors que sa dignité tombe en lambeaux, Sawtche meurt. Une pneumonie résultant sans doute de la syphilis: c’est son propre sexe qui l’assassine par amour.

Mais l’histoire n’est pas finie ! Le zoologue George Cuvier récupère son cadavre et en fait un moulage, qu’il utilisera pour prouver activement la supériorité de la race blanche. Jusqu’en 1994, ses ossements vont être régulièrement utilisés par la communauté scientifique française, soit exposés dans le muséum d’histoire naturelle de Paris, soit exhibés lors de colloques.

En 1994, devant la surdité persistance de l’Etat français qui refuse de rendre son corps à sa tribu, ceux-ci font appel à Nelson Mandela dans l’espoir de pouvoir l’enterrer et lui rendre sa dignité. Ce n’est qu’en 2002, suite à des mobilisations massives en Afrique du Sud, que l’Etat français capitule et libère Sawtche de son étreinte désespérée. Le 9 août 2002, journée de la femme, son corps est étendu sur des herbes sèches auxquelles on met le feu, selon les coutumes de sa tribu. Ses cendres sont ensuite rendues à la terre rouge de la colline Vergaderingskop, près du lieu où elle vit le jour.

Sawtche est rentrée.

 

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“I have come to wretch you away –

away from the poking eyes

of the man-made monster

who lives in the dark

with his clutches of imperialism

who dissects your body bit by bit

who likens your soul to that of Satan

and declares himself the ultimate god!

[…]

“I have come to take you home

where the ancient mountains shout your name.

I have made your bed at the foot of the hill,

your blankets are covered in buchu and mint,

the proteas stand in yellow and white –

I have come to take you home

where I will sing for you

for you have brought me peace.”

 

“Hell’s teeth : a poem for Sarah Baartman” de Diana Ferrus.

Alesklar

Foule sentimentale

foule sentimentale

(Kitsch et Politik, nik)

J’étais en Seconde et notre prof de SES nous avait parlé d’un livre qui s’appelait L’Insoutenable légèreté de l’être. J’ai trouvé le titre canon et suis allé.e chercher le bouquin au CDI dans l’heure qui a suivi. Je me souviens un peu de l’histoire mais c’est surtout parce que je suis tombé.e amoureuse.x de Juliette Binoche dans la version ciné. Non, ce dont je me souviens vraiment, c’est d’une phrase qui m’a retourné le cerveau :

C’est beau (…) de rêver qu’on fait partie d’une foule en marche

A l’époque, on passait plus de temps devant le lycée à bloquer les portes et à insulter notre proviseur facho qu’à l’intérieur. On allait en manif étudiante trois fois par semaine et on était persuadé.e que c’était le début de la révolution. J’étais ni lela plus active.f ni lale plus convaincu.e. Mais j’y croyais. Ou plutôt j’aimais ça. J’aimais voir la révolte de mes camarades quand l’un.e d’entre nous se faisait gazer, j’aimais gueuler en chœur, j’aimais croire qu’on avait de la force. Je faisais partie d’une foule en marche. Et pas plus tard que la semaine dernière, j’ai chanté des chansons féministes sous les fenêtres de mon quartier avec une joyeuse bande révoltée. En début de semaine, j’ai appris que la même joyeuse bande qui organise aussi des cours de self-défense en non mixité, a été menacée de se faire défoncer si elle continuait. En même temps, sur les réseaux sociaux, il y a eu tous les hashtags qui me donnaient envie d’hiberner. J’ai mis mon fil d’actus live en off et j’ai écouté Nostalgie.

A un moment, la radio a joué Foule Sentimentale de Souchon et je me suis marré.e tout.e seul.e (Vous reprendrez bien un peu de confiture de roses pour soigner votre indigestion ?).

Souchon est drôlement plus tendre que Kundera. Il ne parle pas de dictature du cœur et de résidus ataviques des sentiments. Juste d’un des attirail de propagande du kitsch : Nostalgie, Les Galeries Lafayette, Instagram et Lana Del Rey (enfin version 1993 quoi). J’ai l’impression qu’il garde un espoir, un petit espoir, un fol espoir que s’il y avait pas tous ces attirails, on ferait des trucs biens. Et en même temps, il vend sa confiture à Nostalgie pendant que Kundera conchie la réalité-spectacle en assurant son statut d’intello de gauche, laissant derrière lui un joli terreau au nihilisme…

Vous comprendrez donc que je retourne rejoindre mes copines pour leur faire des câlins en collants fuchsia et expérimenter des recettes de confitures de révolutions. D’ici à ce qu’on trouve la meilleure, celle qui fera fondre le monde en un moment-guimauve et love pour touTEs, instagram aura disparu et Nostalgie aussi mais je trouverais bien un moyen de vous la faire parvenir.

Justin(e), #queerpaillettes #blackblock #wtf

La Mano de Dios

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Bang-bang ! A peine installé dans ma résidence Dublinoise, de sourds coups cadencés résonnent à la porte. Le mec vient réparer une lampe. Toujours ensommeillé, je tente vainement de déchiffrer ce fort accent irlandais. Après avoir changé une ampoule, il se retourne : -Whereryoufrm ? -France. Ma chambre s’illumine et son visage aussi. – Ahhh, le main, Thierry Henry !

Oh. Je pensais cette histoire profondément enterrée. Premier contact irlandais après tout : je souris. Le gonze est aux anges, il en tient un. Ce salaud y est forcément pour quelque chose. Je perçois la légère blessure, mais l’humour est là, intact.

Au football, la main est bannie, refoulée, montrée du doigt. Rien de plus contre-nature pourtant. Le gosse de trois ou quatre ans se baisse pour prendre le ballon à la main. Alors, il faut lui expliquer que non.

Rien de limpide non plus dans l’histoire du jeu : rugby et foot sont maqués depuis l’enfance la plus tendre. A l’époque victorienne, le « rugby football » est à l’honneur, jusqu’à ce que Charles Wreford-Brown – étudiant à Oxford – refuse le rugueux rugger pour lui préférer le soccer, devenu l’emblème du sport de princesses. Et de truands.

Chez le truand, la main est talisman.

Après avoir découpé la jambe de l’opposant et s’être rué vers l’arbitre, la main devient un délicieux instrument de persuasion. Italiens et Sud Américains en abusent parfois. D’abord, lever les bras au ciel, puis s’adresser au juge. Qu’importe le langage, pourvu qu’on ait le geste : pouce opposé aux quatre doigts, mouvement de va-et-vient du bras. De Pippo le pipeur à Marco le marmot, la mimique reste intacte.

La main est aussi l’arme du vice. Elle seconde celui qui pousse, qui tire ou qui concasse discrètement les roubignoles de l’ennemi. Ou, pire encore, celui qui use de sa paluche pour scorer. Celui-ci joue à quitte ou double.

Un soir d’été 86, l’autoproclamée Mano de Dios permet à Diego Armando de changer de statue : du bronze à l’or. De génie à Dieu. On fête chaque année en Argentine la naissance du prodige dans les églises maradoniennes. Le Pater Noster est éloquent.

Notre Diego

Qui est sur les terrains

Que ton pied gauche soit béni

Que ta magie ouvre nos yeux

Pardonne aux Anglais

Diego

Les Anglais, eux, ne pardonnent pas. Refoulée des terrains, la main est à l’origine d’un culte, partagé par une petite centaine de milliers d’adeptes.

Mais le truqueur s’expose à l’opprobre. Ce matin pas de parade, les Irlandais m’en veulent encore. Ils se souviennent d’une infime main qui les priva d’une immense fête. Alors, platement je m’excuse, et on se serre la main, souhaitant de se revoir… A la prochaine.

Le Papouchet

Main dans la main

justine

Tu peux faire le décompte du nombre de fois où tu as utilisées tes mains ? Moi pas.

Faut dire que je ne suis pas très « manuel.le » enfin ce n’est pas la première chose à laquelle on pense pour me qualifier. Pourtant je me suis entrainé.e, j’ai fait des efforts : je suis parti.e construire des cabanes dans les arbres, j’ai appris à cuisiner, je fais des pliages, du bricolage. Mais je fais toujours partie de celles et ceux qu’on a fait naitre avec un livre dans les mains.

Et puis cet été, j’étais sur la route, le pouce en l’air entre la Cordillère et la mer et je me suis dit que finalement, je savais faire quelque chose de mes mains. J’ai construit des cabanes, fait la cuisine et des pliages et du bricolage aussi, ça va de soi, il ne faudrait pas perdre la main. Et puis je me suis battu.e : j’ai recroquevillé mes mains et je me suis battu.e. Pas très fort, pas longtemps mais assez pour me rendre compte qu’en plus elles pouvaient avoir de la puissance. Et j’ai partagées mes mains avec d’autres mains, très forts, pas longtemps. A un moment, j’ai eu peur, très peur, parce qu’elles ne répondaient plus. Dans la montagne la nuit, il faisait tellement froid qu’elles restaient engourdies pendant des heures. Et je me suis dit : comment je vais faire sans mes mains ? Comment je vais attraper, toucher, saisir, frapper, filmer, caresser, fabriquer, griffer, lancer des pavés sans mes mains ? Les jours suivants je les ai faites danser, courir, montrer, écrire, jouer. Et tourner les pages de deux livres offerts par un beau hasard : No hay Mano et Even Cowgirls get the Blues, un boxeur et une auto-stoppeuse. (J’arrête de pianoter mes mots, je deviens copiste un instant, dactylographe d’histoires de mains. Concentre toi bien sur tes petites terminaisons nerveuses connectées entre elles.)

« Mets-toi en garde

relâche passe suis avance danse esquive

mets-toi en garde

tu es un garçon avec des idées nouvelles

c’est pour cela qu’ils ne jouent pas avec toi

c’est pour cela que si tu joues, tu joues à l’arc

car tu ne sais pas frapper dans le ballon

car tu ne sais pas ou ne veux pas

apprendre à frapper un penalty

tu veux seulement te battre

et personne ne veut se battre avec toi

car tu suis en écoutant tes oncles ivres

caché sous la table

car tu rêves de monter et de descendre du ring

peigné comme le mythique Fernandito

car les combats se gagnent

en s’échauffant les mains

en sautant à la corde

en traversant la banlieue

les terrains vides

le banc des accros

allée basse ou allée haute

ça, les garçons de ton âge ne le savent pas

à ton âge, personne ne sait bander ses mains

sauter à la corde

ni faire des ombres lorsque le jour tombe

mais c’est sûr

tu ne sais pas frapper un penalty

car tu ne sais pas ou ne veux pas apprendre

à frapper un penalty

tu veux seulement te battre

et personne ne veut se battre avec toi »

« Quand j’étais plus jeune, j’ai fait du stop pendant cent vingt-sept heures sans manger ni dormir, traversant le continent dans les deux sens en six jours, trempant mes pouces dans les deux océans et me faisant prendre apres minuit sur des autoroutes non éclairées, tant j’avais de don, de persuasion, de rythme. J’établis sais des records et les pulvérisais immédiatement; j’allais plus loin et plus vite que n’importe quel autre stoppeur auparavant et depuis (…). J’effaçais l’autoroute de son contexte temporel. Passerelles, échangeurs et rampes de sortie firent pour moi figure de ruines mayas. Sans destination, sans fin, ma course était souvent silencieuse et vide. J’atteignis l’abstraction, la pureté. Puis je me mis à juxtaposer de lents et longs trajets à des courses courtes et furieusement rapides – jusqu’à ce que je compose des mélodies, des concertos, d’entières symphonies du stop. Lorsque le pauvre Jack Kerouac eut vent de cela, il se soûla pour une semaine. »

A mesure que je tournais les pages, je voyais se dessiner des histoires de résistances a la toute puissance de la rationalité ou du cœur. Elles racontent deux personnages qui comprennent le monde par les mains : des farouches, des enfants malhabiles, des marginaux un peu sublimes. On lit ces trajectoires d’indépendances comme on lit la paume gauche d’une voyageuse : on n’ose pas parler des vingtaines de biffures qui barrent la ligne de vie. N’empêche que j’ai eu envie de frapper du poing sur la table avec Sissy et le boxeur. N’empêche que j’ai eu envie qu’on marche tous les trois, main dans la main, jusqu’à trouver un ranch abandonné dans les Andes. N’empêche que tout ça a eu lieu. Un livre entre les mains.

Justin(e)

Even Cowgirls get The Blues , Tom Robbins, trad. de Philippe Mikriammos

No Hay Mano, JC Urtaza, trad. de Justine Okolodkoff

Thug Love : Mais demeure le soleil

Thug Love

« Filons avant de danser

au bout d’une corde

Sans musique »

Sailor & Lula

Je suis parti.e d’Ontario jusqu’aux routes du Sud, ai roulé en Cadillac, en Corvette, en Mustang, toujours accompagné.e. J’ai fumé plus de clopes que tes poumons n’en connaîtront jamais, fait l’amour dans des motels défoncés. Et c’était pas juste pour un clip de r’n’b mainstream. Quoique.

J’ai aimé des femmes, des hommes et les ai laissé.e.s un jour à la pompe d’une station essence. J’ai fait de la taule pour plusieurs vies et j’ai été buté.e à chaque fin de la pellicule, même si on a gardé l’autre version. J’ai tué le père, j’ai tué la mère, j’ai tué l’amour. Je porte une veste ridicule parce qu’elle est le symbole de mon individualité et de ma liberté

J’échappe aux flics. J’échappe aux normes. J’ai changé de nom cent fois, tueuse née, cowboy des villes, j’étanche ma soif sauvage sur les plages-drugstore des films américains. C’est en moi.

Même à bout de souffle, je cours vers une leaving end en attendant que la nuit s’achève.

Des histoires d’amour sauvage et de route défilent sur l’écran. Pellicule, vidéo, numérique. Je vois les marques du temps : le noir et blanc de Godard, le contraste exalté des années 70, les nuits grainées des routes du Sud, l’effet stroboscope. Mais demeure le soleil. Le flare. Ce truc qui n’existera jamais dans ton œil et qui te rappelle à la magie du cinéma quand il est pas utilisé juste comme un joli artifice. Parce que les amant.e.s en cavale ont toujours le soleil dans le dos, qui les irradie, toi, tu l’as dans les yeux.

Si il y a encore du boulot à faire pour les films de cavale qui ne semblent mettre en scène que des blanc.he.s hétéro américain.e.s que tout oppose socialement, je trouve toujours ça incroyable d’avoir le soleil dans la gueule dans une salle sombre et de pouvoir croire pendant 7200 secondes que moi aussi un jour, je serai un.e hors-la-loi, un.e au-dessus des lois, un.e sans lois. Ça n’arrivera pas. Mais demeurera le soleil.

Justin(e), on the run