Mon cher corps

Nous avons passé tellement de temps ensemble qu’il me semble tout à fait surprenant, aujourd’hui, que nous soyons encore là l’un et l’autre, en plus ou moins bon état. J’ai bien cru de nombreuses fois, je te le dis, que tu finirais par jeter l’éponge. Tu as toujours été si humble que tu ne t’es jamais plaint : pas même lorsqu’en véritable tyran j’appuyais sur ton dos une colère si lourde qu’il ne s’en relève plus. L’érosion lente de ton tronc a duré près d’un quart de siècle, ta colonne tordue a supporté mes plus terribles révoltes. Et pourtant je te surprends parfois à tenter de te relever en passant devant la vitrine d’un magasin. Pour avoir l’air digne.

Parfois je me dis que mes souvenirs, je veux dire ce que je crois avoir été, ne sont que des fragments incertains dont une bonne moitié doivent relever de ce que j’aurais espéré être. Avec le temps la distance entre les deux s’efface mais heureusement tu me tires par la manche et tu me racontes. Tu portes le passé dans ta chair si farouchement que chaque centimètre de ta peau est une mémoire. La nuit lorsque je n’arrive plus à dormir tu exhumes de vieilles cicatrices dorées et tu me racontes. A 8 ans je me suis assise dans l’herbe et j’ai posé ton poignet sur un rayon de vélo posé à côté de nous sans faire exprès. Le médecin nous a demandé : « un fil noir ou un fil bleu ? ». J’ai choisi le bleu parce qu’il te va mieux, et nous avons montré la cicatrice à toute la classe. Cette fine ligne blanche au-dessus de tes veines renferme depuis une gloire secrète qui me procure encore parfois la délicieuse sensation d’être un survivant.

A 11 ans je t’ai rejeté. Il faut dire que tu n’étais pas beau à voir. Pourquoi ne te laissais-tu pas, comme toutes les autres, gonfler des seins ronds et des hanches larges ? Pourquoi s’évertuer à garder une forme d’enfant coincé entre quatre murs de chair, de grandir comme une grosse planche raide qui voudrait redevenir un arbre. Tu es devenu gauche et maladroit, tu as commencé à te prendre les pieds dans tes propres pieds. Je te disais « tu es ridicule » et tu essuyais la boue sur ton pantalon en haussant tes épaules maigres. J’avais tellement honte de t’exhiber que je me suis demandé plusieurs fois : est-ce que je ne peux pas te faire plier, te modeler par la pensée pour que tu me correspondes, pour que tu sois moi. Combien de fois ai-je retenu un coup de pied mental dans ton absence de fesses.

La nuit j’étouffais ! Pourquoi fallait-il que je sois emmurée dans une couche épaisse de chair et de muscles qui ne cessent jamais de mourir. Nous passons toute notre vie à chercher une porte de sortie, et même si nous décidions d’éclater notre grosse tête contre le sol on n’en ressortirait pas vivant.  Si tu as souffert d’être accusé à tort de mes humeurs, je m’en excuse. Tu étais, et tu l’es encore parfois, le coupable idéal. Muet, imparfait et tangible.

Aujourd’hui, tu vois, nous sommes encore là tous les deux. Nous avons traversé une petite partie de la vie et je trouve qu’on s’en est plutôt bien sorti. Ton dos est courbé et ton genou gauche craque parfois comme un vieux mécanisme mal huilé, mais tu as gardé quelque chose de l’enfant que nous étions et que tu n’as jamais voulu tout à fait abandonner.

Un jour viendra où tu peineras à gravir les escaliers. Où je te scruterais avec curiosité sans reconnaitre tes membres noueux et gris, ton regard absent et ce léger tremblement de la lèvre. Je regarderai ces seins si durement acquis tomber comme deux pommes mures (ça valait bien la peine que tu les fasses pousser). Sans doute qu’alors viendra l’heure de te pardonner, et je te prendrai à bout de bras pour te guider là où tes yeux ne verront plus. Je triompherai d’ingéniosité pour contourner tous tes handicaps dans un éclat de rire. Je te mentirai même un peu (« tu n’es pas si mal pour ton âge ! ») pour que tu continues à essayer de te tenir droit dans la rue. Quand enfin ta peau-parchemin sera tellement usée qu’on ne pourra plus rien écrire dessus, j’exciterai mon intelligence pour graver en moi, c’est-à-dire dans rien, notre mémoire commune. Je ferai l’inventaire de chacune des traces, marques, blessures que le temps a lavé, et je le raconterai à qui veut bien.

Quand viendra la fin, tu me diras « allons viens, on y va ». Et on s’en ira.

Alesklar

Mon cher corps

 

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