Pour la réhabilitation des livres avec plein d’images dedans.

marguerite

18h42. Bibliothèque de la Sorbonne. Vissée sur mon siège depuis 10h du matin, je sens mon cerveau me couler délicatement par les oreilles. Pour limiter les dégâts, et surtout pour me récompenser de ces 7h de labeur, je sors de mon sac le nouveau numéro de Fluide Glacial, « le journal d’umour et bandessinées » comme ils disent. Il vient de sortir, je l’ai pas encore ouvert, il me reste deux granolas, la vie a un sens finalement . Même à 18h42 dans une bibliothèque universitaire. Alors que je m’installe confortablement sur le bout de comptoir encore libre de l’espace détente pour savourer les planches de Sattouf et de Camille, je sens quelques regards réprobateurs sur mon magazine qui n’est ni le Monde, ni la Quinzaine littéraire.

Biberonnée à Gotlib et autres pépites de la BD francophone depuis que je sais ouvrir les mirettes, j’ai toujours vu la BD comme un art respectable et surtout apprécié. Chez moi, la BD c’est une vraie démarche artistique qui a le mérite de pas en faire tout un plat. Bref, c’est hyper chouette pour ne pas dire la plus belle invention de l’homme après l’épluche légumes (symbole absolu de la domination totale de l’Homme sur la Nature). Oui mais ça c’est chez moi. Depuis j’ai rencontré le monde réel et j’ai compris que j’avais été un peu naïve quant à l’impact de la BD dans le monde de la culture aujourd’hui, particulièrement pour ma génération. En 2015, le 18-25 ans s’intéresse peu au « neuvième art » comme ils disent sur Arte et l’imaginaire collectif le divise en deux catégories : les BD drôles (i.e. : Titeuf) et les romans graphiques pour puristes (i.e. : Les albums de Corto Maltese en version broché). En 2015, si t’aimes te faire des soirées marathon Blast et que tu as lu de Sfar autre chose que le Chat du Rabbin, sache, petit lecteur, que tu es une espèce en voie de disparition.

Il semble que, passé les 14 ans, la BD n’intéresse plus personne avant une espèce de retour d’acide à 35-40 ans. Entre les deux, il y a une nébuleuse d’une vingtaine d’années où être passionné de BD c’est comme avoir un troisième bras au milieu du front. La puberté entraîne-t-elle un besoin de rébellion contre toutes les figures d’autorité ET contre la BD ? Les soudains piques d’hormones entraînent-ils un mépris total du dessin enfermé dans des cases ? Le retour d’acide est-il un de symptômes de la crise de la quarantaine ? La BD est-elle une figure d’autorité ? Que de questions sans réponse que m’affligent. Ce qui m’afflige aussi c’est qu’à chaque fois que tu dis aimer la BD, tu as deux options. L’option mec qui se veut sympa et compréhensif : « Ah ouais moi j’aimais trop Astérix et Lucky Luke quand j’étais gamin et puis maintenant je lis un manga de temps en temps, c’est sympa. » L’option mec qui a décidé de te faire clairement comprendre qu’il faut arrête de sucer ton pouce :  « Ouais bof moi j’ai passé l’âge de ces choses-là. » Non, non, non ! La BD ne se résume pas à la collection de Tintin qu’il y a chez ton pépé et au gigantesque rayon un manga de la Fnac avec ses mecs un peu badants ramassés au sol le nez dans Naruto !

Oui petit lecteur, tu as raison de t’offusquer de mes grandes phrases à l’emporte pièce, à l’humour douteux, de me citer tous les dessinateurs publiés dans les grands magasines, l’expo Gotlib l’été dernier, ta prof de français qui t’a fait étudier un extrait de Calvin et Hobbes. Et oui, Angoulême c’est super ! Mais ça c’est pas le monde réel et si tu demandes à ton voisin quel est le dernier magazine de bande-dessinées qu’il a tenu dans ses mains, il te répondra sûrement avec nostalgie que sa mère lui achetait le Journal de Mickey après avoir longtemps étudié le bras qui vient de te pousser sur le front (oui, moi aussi j’adorais le Mercredi parce que j’allais savoir les nouvelles aventures de Picsou mais là n’est pas la question). La BD c’est pas que ça, ça cherche pas juste à te divertir ou à te faire bêtement rire. C’est pas parce que les choses sont drôles qu’elles ne sont pas sérieuses et d’ailleurs la BD n’est pas que drôle et désinvolte ! La BD, quand tu te penches vraiment dessus c’est beau et ça veut dire quelque chose comme n’importe quel art.

La BD n’est pas le privilège de ton petit frère, de ton pote qui refuse de grandir le bédot au bec ou de ton voisin hipster qui lit de la BD indé suédoise sur le canal Saint-Martin. Lire de la BD n’est pas une honte et le fan de BD est sexy, cultivé, spirituel et accessible (rien que ça).. Alors cours petit lecteur, cours au dernier étage de ta Fnac, cours à ta bibliothèque de quartier, cours au nouvel espace consacré aux arts graphiques au Musée Beaubourg. Cours devenir fan de BD, cours aimer la BD, c’est une meuf bien, je la connais depuis 22 ans et pour le moment on s’entend plutôt bien.

Shamsi.

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